20.05.2012
"Elle, c'est vous.... Elle, c'est vous"*
Assise sur le bord du lit, elle grelottait dans sa robe du soir (...) elle a baisé ses lèvres sur la glace. Notre premier baiser, mon amour.
*Albert Cohen, Belle du Seigneur, chapitre III (sur IX), Première partie (sur Sept), 990 pages en Pléiade.
Cet extrait du chapitre III occupe beaucoup certains lycéens avant le Bac de français. Texte-prétexte fortement problématique puisqu'il faut y trouver des topos et des différences se rapportant au sujet d'étude dit de la scène de première rencontre en littérature, avec effet, obstacle et franchissement (sic) obligatoires, et cela en faisant fi d'une chose énorme : le roman lui-même. Faisons comme si nous ne savions pas que ce roman est la lente et minutieuse marche funèbre de l'amour-passion, une passion mortelle entre Solal et Ariane. Cohen qui admirait le roman de Tolstoï Anna Karénine, amour-passion mythique de la littérature russe, qui se finit mal. Puis faisons comme si nous ne détestions pas les extraits de ce genre, coupés de l'arbre, desséchés et ouverts à tous les vents de la surinterprétation laborieuse ou bien délirante, examinons l'extrait.
Un type âgé, un vieillard affreux au comportement de fou, retient en otage une femme dont on comprend à travers ses mots fous qu'elle est belle à mourir. Il parle d'une femme aimée au premier regard en lui disant deux fois dans l'extrait : "elle, c'est vous". Il lui raconte qu'il l'a vue s'approcher d'une glace et embrasser son propre reflet et l'extrait se termine là en queue de poisson : Notre premier baiser, mon amour.
Je comprends la perplexité des lycéens à la lecture de cet extrait car les topos de la première rencontre amoureuse ne sautent pas franchement aux yeux... À partir de là il faut pourtant se torturer l'esprit pour délirer sur la beauté de la femme aimée, mais hélas pas de la même classe sociale et en plus il est vieux, voilà tout le drame, puis trouver la sortie du labyrinthe - son nom Ariane n'aide pas - pour aboutir au baiser donné à elle-même, preuve de la différence, de l'écart par rapport au baiser échangé lors d'une première rencontre...
Il est vieux et fou, elle est jeune et belle, mais c'est une première rencontre, premier baiser compris, rédigez.
J'estime cruel et intellectuellement pervers d'obliger des lycéens à commenter cet extrait sans leur donner les clefs nécessaires à sa compréhension. Le vieillard n'est pas un vieux fou, c'est Solal qu'elle a déjà vu aussi qui s'est déguisé en vieillard édenté (artifice ou idée empruntés à Stendhal dans Lamiel) et qu'elle ne reconnaît pas. Solal agit ainsi car il sait (Adrienne, Aude, Isolde. - Isolde ! Yseult, l'archétype de l'amour-passion en Occident) Solal sait le poison de la passion, il défie dans cette scène la mécanique passionnelle et tragique qui unit forcément deux êtres jeunes et beaux, puissants et argentés, voilà pourquoi il se montre d'abord à elle à la fois tel qu'il sera, devenu vieux et pas moins aimable, et tel qu'il espère qu'elle l'aimera : d'un amour humain, d'un simple amour humain, enfin débarrassé des lois d'attraction de la force, de l'argent, de l'appartenance sociale.
Ce n'est pas une première rencontre, c'est la mise en scène pathétique d'un idéal, impossible au lieu que d'être tragique et morbide : celui d'un amour humain.

