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06/12/2016

Pages arrachées

Il ne faut pas écrire il y a,
comme si on avait ouvert le ventre du monde.

Il y a des petits chemins
qui se font profonds
comme des tombes
quand passe le promeneur
venu au spectacle.

Aucun dieu ne renaîtra de la volonté capricieuse des hommes ou d’une mémoire incantatoire érigée comme un rempart. Partout les divinités se sont retirées dans les profondeurs du temps, dans un écoulement démesurément lent.
D’un cœur surnaturel. Qui a entendu sa dernière pulsation ?
Qui entendra la prochaine ?
Il ne faut que rompre avec l’autre cours du monde.
Et lire à nouveau les livres.

L’enfance, ces bordées d’anges aux petits pieds qui vont se blesser sans un mot, parce que rire ou saigner dans la forêt, parfois cela doit être pareil, on sème un peu de son sang, la mémoire mise en lambeaux de drapeau blanc dont on croit perdre les traces quand elles seront toujours là obstinément dissimulées, des traces comme des clous plantés au revers de l’esprit. Des goûts qui sont aussi des contournements d’autre chose. Des convictions pour calmer l’effroi. Parler pour ne rien dire. 

La manière dont on échafaude l’architecture de soi est passionnante si l’on a assez de paix peut-être, d’intelligence pour l’examiner.

Un chagrin d’amour est un moulin à eau infernal dont on ne sait pas si on est l’eau brusque étranglée dans le bief ou l’enrochement glacé, la meule sans mesure ou le grain brûlant. Cette noria qui s’alimente de ce qu’elle creuse. Plus loin dans les eaux tranquilles, plus qu’une eau lourde et trouble qui les empoisonne. C’est une affaire entendue que les femmes s’y complaisent et l’on s’y conforme, car qui sait si, lorsque l’idée se présente de s’en extraire par la volonté, ou l’intuition, ou quelque conception forgée, ce détachement anti-naturel ne ferait pas disparaître les horizons éternels. Cette malédiction de la visibilité, de la souffrance comme gage de valeur.

Appartenir m'est cependant une belle et riche manière de cultiver la tragédie de vivre.

Il y a cent dragons dans ma chambre que je ne parviens pas à chasser. Ils reviennent tous les soirs du vaste monde pour me le raconter.

Patience, je viderai le paysage de mes mots.

Quand j’écris que j’aime passionnément le parfum des fleurs de citronnier, il ne faut pas me lire avec l’âme légère, il est question de ma vie. Je suis propriétaire, sans doute, de ces vastes vergers de citronniers mais c’est une apparence commode et creuse ; importent à peine quelques décisions. J’aime terriblement tout ici, dans cette profonde intimité des kilomètres à la ronde. Je pourrais presque désormais tracer sur une carte les contours au-delà desquels mon esprit est saisi d’une soudaine mélancolie : vers le nord par exemple, c'est la troisième crête, à partir de là certains signes m’échappent déjà quelque peu.
Je ne me lasse pas de partir et d’éprouver cette crispation de mon for intérieur quand je m'éloigne, il me semble parfois pouvoir sentir une très lente tension exercée sur les fibres invisibles qui me relient à cet endroit, certaines fois je perçois jusqu’à leur arrachement, et cette mélancolie serait l’expression (mais pourquoi raisonnable ? le fut-elle toujours ?) de l’osmose vitale en train d’être rompue, la plainte psychique de mon être qui se refuse à la séparation.
Ce n’est pas un refuge.
Le lieu de la combinatoire infinie de signes que je connais, cela est plus juste.
Il n’y a pas eu de véritable commencement, tout était là et j’en faisais partie.
Il m’arrive de caresser les branches couvertes de fruits, de humer la terre au creux de mes mains, de garder pour leur parfum le trop-plein de fleurs sur une assiette, tout cela parfois sans y penser, plus souvent je ne fais tout cela qu’en me demandant si moi je manquerai au paysage.

La rudesse surgie dans la fosse tropicale d’un atelier parisien. Le rouge gifle aux joues des repasseuses, qui font aussi les fleurs, les soldats.

Là-bas une silhouette maigre de jeune garçon s’éloigne sur la route, le pas décidé, un peu brusque, inégal même, comme s’il était sur le point de taper dans un caillou sans en trouver au bout de sa chaussure, les épaules sont batailleuses tandis que les bras traînent un peu en arrière, les paumes ouvertes dans une perpétuelle offrande au vent, un délice têtu que je connais bien, défiant la certitude qu’il n’en restera rien.
La silhouette s’arrête souvent et regarde le paysage. Les poings sont sur les hanches maigres. Le visage qui pointe légèrement sous la capuche pour un bref examen est dur et fermé. Je suis émue, mais il y a que je sais.
Je ne la rattrape pas trop vite, je goûte de toute mon âme l’instant qui va venir, sa manière depuis quelques temps de venir prendre mon visage dans ses mains pour embrasser mes joues avec une franchise charnelle que j’avais oubliée. J’imagine que je sens peut-être la pomme d’ambre et le cresson des fontaines, qu’il y a des étincelles sur mes joues et que sa curiosité mangera aussi cela. La vérité c’est que cette rencontre va de soi depuis le début puisque nous habitons deux collines voisines et que je cultive l’évidence du visage connu, le moins possible secourable, avec une semblable aridité. La saveur de Rose c’est d’avoir 90 ans et de les avoir menés jusqu’à cette entière brusquerie juvénile, caustique et sans appel.
J’ai appris que nous nous levons à la même heure. Nous humons sa soupe du jour.

Je dois toujours m’en aller, nous en convenons ; tout ce qu’il faut faire, ce genre de choses viennent ; après des bulles politiques et son effarement sans étonnement du devenir humain.
Demain si possible, quelque part sur la route pouilleuse au soulan* ou à la maison.

*[l'adret]

 

À moi alors les chemins perdus
d’où je ne ramènerai jamais rien de tangible.


On reste loin des perdrix, à peine
danse-t-on, sans espoir, un pas de deux
auquel elles semblent consentir
entre pause et doux regard,
sans jamais se laisser
étreindre.
Leur crainte en apothéose, 
en brassée puissante :
l’envol.
Et ce désespoir alors
de savoir être celui
qui toujours suscite
la crainte.

Ils étaient invisibles à l’orée du bois
quand moi j’ai crié
dans le giron de l’ombre
le nom de ma peine.
Un long galop fit trembler la terre
qui me donna une brusque joie.

L’esprit dessous sa pierre
ne cesse donc jamais
d’être touché
par la lumière.

Les fenêtres des cavaliers s’ouvrent plein est
sur un pays de cailloux et de terre blanche
ça et là bordée de bleu quand le ciel plonge.
On voit quelques toits et les chênes verts.
Dominant le pays, le mistral et lui seul  
peut nous faire reclus. Nous patientons
aux fenêtres, le maître-vent arase à l’infini.
Un ondoiement de force minérale
semble avancer sous les bourrasques folles :
qui chevauchent les chênes, ce sont des cavaliers
obstinés dans la tourmente, ainsi que nous sommes.

 

 
Chronique des jours-échelle