16/05/2013
Ludmila au réveil, midi
Ludmila sillonne parfois les routes en emportant avec elle dans un cabas rose quelques œuvres de Samuel Beckett ; elle roule comme ça sans but précis à toute petite vitesse de manière à pouvoir s'arrêter et repartir sans hâte.
[D702, l'Aveline est très haute et terreuse, aucun bruit pourtant, ce qui me désempare parce qu'il me semble que toute chose a sa musique propre aussi ténue soit-elle (mais j'ai dans l'oreille une trompette claire, un air italien qui sied à la belle journée). Je me suis approchée ; c'est autour des troncs à demi engloutis qu'elle ronfle un peu, lorsque l'eau s'y écrase puis tourne et plonge, il m'a fallu tendre l'oreille sous le vent cependant et m'en tenir loin car les berges sont détrempées et glissantes. Tout son du courant est amorti entre les rives pleines. Minuscule poule d'eau dérangée, que je revois se poser non loin et dont le battement d'ailes perlées me donne l'impression fugitive de graines semées avec adresse ; quand je fais signe des deux mains que je m'en vais, elle s'ébroue et les petits points blancs de ses ailes cliquètent au soleil, trop peu encore. J'aimerais savoir si son nid est intact. Au petit pont ; je ne sais pas la quantité charriée dans cette veine d'eau devenue artère - la part de la source, celle de la fonte des neiges, la part des affluents, la pluie, le dégorgement des champs, bon qu'importe, il doit se trouver quelque part ce calcul qui encode la beauté du monde - j'ai posé mon oreille sur la pierre (méat, magma, cuvée) et c'est alors comme être au creux d'un ventre où tout est énormément et tranquillement assourdi. Plein, plénitude. Gestation et sa langueur tant aimées que je retrouve là, même si je sais que l'hommage ne sera bientôt plus tout à fait réciproque.]
À chaque fois qu'elle trouve quelque chose, Ludmila pense : absurde - 1 et de temps en temps elle s'arrête pour déposer une page de Beckett, nouée par une herbe dans les herbes ou bien pliée en quatre entre les racines d'un arbre ; page fichée au vent froid sur une branche, dans l'anfractuosité d'un mur friable, glissée dans une boîte aux lettres, sous une dalle de terre cuite, entre deux pierres moussues d'un chemin à l'orée nord d'un grand bois.
[En Jacques-dessus, allée d'acacias en profusion de fleurs et parfum, sur peut-être près de cent cinquante mètres, très impressionnant. Je ne saurais évaluer exactement leur âge mais j'en sais assez pour admirer le dessein parlant d'un être qui a su imaginer la splendeur et se contenter d'un présent grêle pendant que le temps exécutait sa composition. À genoux, à genoux... j'en tremble encore tant il me paraît foudroyant d'être moi-même capable de cela. Au bout c'est la maison, à l'égal, un transitoire aboutissement, je veux dire par là que temporairement les hommes ont remporté la partie en fusionnant le génie et la nécessité ; le temps sourd et aveugle, lui, continue de jouer. Est-ce qu'il y a quelqu'un dans cette maison qui viendra dormir là ? J'aperçois du linge, du linge d'homme mais c'est bien sot de croire (assurément c'est mon désir qui parle) qu'un tel serait plus enclin à reconnaître l'équivalence de la chaude profondeur d'un lit à l'expérience du sommeil sous les grappes qui font luire un ciel noir (y reposer nuitamment, voilà les mots qui s'imposent puis ensuite danse dans mon esprit un amant entraînant aux profondes méditations. Pensée-source de calme). L'herbe du chemin s'essore sous mes pas, je sens une fraîcheur de laitue monter sur mes chevilles et c'est une sensation semblable qui se reflète d'un bord à l'autre : l'alentour miroite car toute la verdure est nimbée de rosée, jusqu'au pommelé des nuages, et moi qui me sens la belle du matin, un matin de cœur en tête, peut-être un peu trop tendre ? je vais offrir le dessus de mon pied tout blanc aux orties, à leur air de menthe déshéritée qui tendent les bras pour s'offrir en bouquet sadique, afin qu'à la première piqûre, dardée nouvellement, je puisse refaire ainsi une petite provision de méfiance ronde pour me prémunir de moi-même parmi les autres.]
Des preuves et des formes, des signes, tout ce que son regard est capable de voir, tout ce qui se montre à elle, elle le consigne dans des cahiers grand format reliés à la corde et quelques lettres. Lorsque les mots manquent, elle dessine ou photographie et cherche plus tard à décrire ce qu'elle a vu.

[Vallon d'Yeuse. La petite route étroite file droit au pied du coteau qui est en successions de courbes voluptueuses, et même si je sais que ce sont des volumes simplement doux car résultant de l'érosion des sols, ce sont des courbes voluptueuses parce que je sors de l'eau, si bien que ce sont ma peau et mes mains attendries qui travaillent à infuser le paysage à travers moi. Epaisseur géologique du moi, de la sédimentation au filtre, faisons-nous aussi bien ? Le coteau est en friche, couvert de larges nappes de cette herbe rouge - dont j'ai encore oublié le nom - laquelle à cette heure contraste bruyamment avec la terre claire et le ciel très bleu, ce qui donne un paysage de grands à-plats, un tableau esquissé qui génère la fixité du regard tandis que les pensées suivent l'ondoiement des herbes soyeuses sous le vent sec. Gomme douce. Désert. Dans le vide imposer mes mains où poussent soudain des caresses à donner. Contemplation-source du plaisir à venir, celui des patientes, des savantes moissons de femme mûre. Je suis déjà passée par là, il était tard dans une lumière de demi-jour et sa grande réserve d'or, les herbes en étaient rousses et c'est peu dire qu'elles détiennent pour toujours (le mien toujours, seulement le mien), la myriade d'impressions et d'images chaudes amassées auprès de l'amour d'un homme, ses longs regards coulés en dépit d'une tâche harassante ; sa peau merveilleuse et les replis à frissons secrets ; frissons et replis sacrés]
Ludmila aurait aimé devenir végétaliste ou endormeuse-réveilleuse mais rêva trop autour de ces termes pour leur donner un véritable contenu professionnel, aussi son errance, sans conséquence autre que les portes fermées d'une carrière, se continue-t-elle benoîte.
[Vernoux, les petits jardins municipaux. Dans l'ombre basse des cahutes alignées sur le même côté du sentier je rejoins le vieil Hugues, bonhomme. Il s'arrête aussitôt de travailler (je pense qu'il doit venir dans des aurores connues de lui seul pour s'occuper des fleurs car il ne se donne jamais à voir que cultivant de quoi se nourrir ; c'est à mes yeux un authentique jardinier secret avec tout l'étourdissement que procure la formule ; c'est lui qui garnit mes herbiers alors autant dire qu'il n'y a pas une seule de mes planches qui ne laisse transparaître le mystère lumineux que je lui prête) et il ne fait pas non plus un geste différent de l'habitude pour essuyer la table du revers de son bras de chemise, poser deux verres, déboucher le cidre. Pareillement je m'assois, il cause un peu. Allez ! dit-il avec force et impatience pour chasser le chat qui a sauté sur ses genoux. De grosses veines affleurent sur ses mains et remontent sur ses avant-bras, d'autres plus petites irriguent le cou, les tempes et un tout petit peu d'attention permet de voir un flux d'améthyste les parcourir ; je lui ai toujours vu ce reflet étrange dans la peau fine qui ne connaît pourtant que le travail en force (ce serait comme si la force nécessaire à la survie s'alimentait au reflet précieux et inversement sa vitalité à lui donnerait une gloire tangible à l'invisible ; oui ; ou bien je divague je crois). Son jardin est le dernier avant la bande herbeuse qui isole les cultures des voies ferrées où trois hauts pauwlonias en fleurs, en une débauche de violet baroque, débordent sans vergogne de partout dans l'air. J'imagine que les voyageurs croiront avoir eu une folle apparition laquelle leur cache celle du paisible labeur ouvrier qui cache certaines misères que personne ne sait soulager d'une génération sur l'autre. Hugues me ressert encore un verre en disant : allons, on n'est pas les plus malheureux. Je suis allée cueillir de l'armoise pour mettre dans ma chaussure.]
- Ludmila, Ludmila où êtes-vous ?


