19.01.2012

Amalia

Un matin de janvier Amalia enfila des nouveaux collants - noir mat, opaques 80 - achetés en solde sur internet 21,70 € la paire au lieu de 31 (achat raisonné d'une excellente marque de qualité, dans le cadre de sa décision prise fin décembre), après avoir vérifié encore une fois que la peau de ses talons étaient on ne peut mieux lisse et hydratée afin de préserver le plus longtemps possible la maille des collants (elle n'avait que trois paires de cette qualité-là). La veille en sortant de son travail elle était allée pour la première fois chez une pédicure et elle était très satisfaite du résultat. Elle avait payé 28 €, la pédicure lui avait dit qu'il ne serait sans doute pas nécessaire de se revoir avant 2 mois. Il était 8h15, elle avait déjeuné, pris sa douche, il lui restait à sécher ses cheveux et à se coiffer, puis elle se brosserait les dents avant de se maquiller. Elle quitterait son appartement vers 8h45. Sa jeune sœur qui vivait avec elle depuis septembre venait de partir pour ses cours. Elle répondit aux sms (dont d'encouragement) de toutes ses copines puis alla finir de se préparer.

Leurs parents versaient 300 € par mois à Amalia pour participer aux frais d'hébergement  de sa sœur Lulu, qui non seulement était facile à vivre mais était si contente d'être enfin étudiante, d'habiter au centre-ville et avec sa sœur, qu'elle avait décidé pour la remercier et se montrer agréable, de se charger du ménage hebdomadaire de l'appartement ; ce qu'elle faisait bien, même très bien, mieux qu'Amalia qui auparavant ne s'occupait du nécessaire que de temps en temps, dans des conditions désagréables avec des gants pour ne pas abîmer ses faux-ongles. La réparation d'un ongle coûtait 3 €, chaque remplissage toutes les 3 semaines, 47 € (elle avait une French permanente) aussi faisait-elle très attention à ne pas employer directement de produits détergents.  En septembre au moment de son installation, Amalia avait fait bonne figure mais intérieurement, c'était plutôt la grimace car elle pensait que s'en serait fini pour un bout de temps des nuits improvisées avec les copines, des week-end tout aussi improvisés et arrosés, des va-et-vient, des liaisons temporaires à très brèves. Pourtant Amalia réalisa vite que cette contrainte était une bénédiction car la belle vie continua ; simplement le centre se déplaça chez une autre des filles de leur petite bande qui avait un appartement juste un peu moins grand que le sien, avec pour bénéfice immédiat la baisse conséquente du montant de ses factures d'eau et d'électricité. Comme Lulu rentrait à peu près toutes les trois semaines au nid familial, elle revenait aussi à l'appartement avec un sac lourd de provisions qui étaient données par leur mère et leur grand-mère. L'un dans l'autre, Amalia eut presque l'impression d'être devenue riche sans jamais rien économiser.

Ainsi Amalia et Lulu étaient allées deux fois déjà faire les soldes ensemble, car après le repas de Noël sa mère avait glissé du liquide à Amalia en prévision des soldes en lui demandant d'essayer d'aider Lulu à se trouver un style et Amalia était assez contente d'avoir réussi à modifier un peu l'allure de sa petite sœur. Lulu manquait surtout d'assurance pour rester dans une boutique à essayer, essayer encore jusqu'à se trouver et décider ce qu'elle achèterait finalement. Chez Zara, Amalia lui fit même abandonner son vieux blouson fourré des années lycée pour un manteau cintré, vert amande, aux poches passepoilées ; Lulu convint que le changement était radical et que ça lui plaisait ; puis comme la responsable du magasin était une copine d'Amalia, elle obtint même 10%  de réduction supplémentaire. Pour finir de convaincre Lulu, Amalia lui dit qu'elle le lui offrait aussi, avec une écharpe assortie. Elles passèrent énormément de temps aux rayons lingerie ; Lulu découvrit ainsi que sa sœur accordait tous ses dessous à ses tenues quotidiennes. Certaines très petites culottes valaient le même prix qu'un honnête chemisier blanc de confection et les deux lui étaient indispensables. À l'abri des rideaux soyeux des cabines d'essayage Amalia confia sérieusement à Lulu ce qu'elle pensait être des secrets de femme au sujet des hommes ; Lulu ne sut que répondre, elle s'était contentée d'écouter et Amalia se dit qu'il faudrait quand même qu'elle l'invite - ce qu'elle fit - à leurs soirées entre filles pour la décoincer un peu.

Amalia éteignit la lampe du couloir, tira au maximum le double-rideau que sa mère avait posé à la vieille porte lors de sa dernière visite et ferma derrière elle (quand Lulu s'était installée, Amalia avait dû avouer qu'elle n'avait plus qu'une seule clef de son appartement, les 3 autres avaient disparu au gré des copains et copines qui les perdaient, les confondaient ou oubliaient de les rendre, alors son père avait changé le barillet et avait fait faire 2 clefs supplémentaires). Dans le hall de son immeuble, entre les girandoles (le mot l'avait éblouie quand la femme de l'agence lui avait fait visiter l'appartement), il y avait une très grande et haute glace qui donnait juste en face de l'escalier qu'elle empruntait ; ainsi, comme tous les jours, elle put juger de sa silhouette en descendant les marches. Impeccable. Belle. La peau très claire, les yeux et les cheveux sombres, laissés libres ce jour car leur masse chaude la rassurait un peu. Tout s'accordait soigneusement autour de ce contraste net, qu'elle paraphait au rouge à lèvres rouge uniquement (la recharge de Roman Rouge  coûtait 40 €, elle les achetait par 3 en groupant avec des copines pour partager les frais de port, et c'est elle qui devait se charger de cette commande-ci, avancer la somme globale). Son trois-quart chamarré de dessins colorés à dominante rouge était toujours comme neuf, c'était tout ce qui restait d'une folie effectuée en pleine saison dans la défunte boutique Christian Lacroix rue Croix-Baragnon, et qui lui permettait de dire qu'elle aimait tant ce qu'il faisait. Elle s'arrêta sur la dernière marche pour se regarder bien en face ; puis elle ajusta les pans de sa jupe courte, vérifia encore la propreté de ses chaussures (elle était celle entre toutes ses copines qui avaient à coup sûr les chaussures les plus propres, beau souci hérité de sa grand-mère qui cirait les chaussures de tout le monde pour rendre service, et qui était devenu chez Amalia un tic, un critère de sélection). Ses collants noirs épais disaient d'elle qu'elle craignait l'hiver et c'est tout. Elle attendit d'être dans la rue pour enfiler ses gants, elle adorait faire ainsi, au risque (calculé, souhaité) d'être trop distraite et de heurter par mégarde un homme qui la trouverait charmante et l'excuserait puisqu'elle mettait ses gants par ce froid, et c'était arrivé plusieurs fois. Il lui semblait que son geste en marchant avait la beauté d'une scène de cinéma ; d'ailleurs, confusément la pensée l'effleurait qu'elle avait peut-être vu cela au cinéma.

Elle avait rendez-vous à 9h30, et avait préféré prendre sa matinée de congé pour ce premier rendez-vous. Elle se promena très précisément d'une boutique à l'autre, de nombreuses enseignes avaient commencé à partager les vitrines en deux, une moitié pour les soldes qui continuaient et l'autre moitié pour présenter la nouvelle collection. Elle constata que ses copines avaient bien vu, en effet, il y avait plein de belles choses pour le printemps. Une fois ou deux elle tiqua en lisant le prix (une liquette rose ravissante chez Ventilo mais à 275 € et un trench blanc nacré chez Max Mara, tout à fait ce qui la faisait belle mais il était hors de prix, on verrait aux soldes de juillet ou peut-être avant, à étudier). Elle fit un détour par l'agence de voyage qui l'employait pour faire la bise à ses collègues dont la plupart étaient des copines ; elle en trouva deux seulement dans l'arrière-boutique de l'agence qui n'était pas encore ouverte ; elle leur confirma qu'elle déjeunait avec tout le monde (à 12h15 place Victor Hugo) pour leur raconter comment ça se serait passé.

À 9h25, n'y tenant plus, Amalia était rue de Tourneurs à lire et relire les longs paragraphes qui disaient tout au sujet de l'épilation permanente par lumière pulsée. Elle s'attarda moins sur les tarifs qu'elle avait eu l'occasion d'étudier longuement afin de planifier au mieux l'étalement du paiement de ses forfaits illimités (1350 € jambes entières et 1049 € aisselles + maillot). Elle relut un passage qui décrivait les caractéristiques optimales pour une épilation permanente à la lumière pulsée, c'est dire peau claire et poils foncés, c'est à dire exactement son cas. Elle soupira d'aise, ce serait une réussite, elle le voulait, quoi qu'il lui en coûtât.

À 12h45 Amalia répétait aux dernières arrivées à la table du restaurant le récit du début de sa matinée, et l'une ou l'autre faisait fuser très haut les détails qu'elle avait entretemps déjà négligés. C'était comme d'habitude une tablée bruyante et joyeuse dont aujourd'hui, mais comme souvent, Amalia était le centre. Tout à coup, Valérie s'exclama assez fort : mais !? ce n'est pas ta sœur qui passe là-bas ? En effet, Lulu passait au coin opposé de la place Victor Hugo, bien visible dans son joli manteau vert amande dont Amalia avait parlé à tout le monde ; Lulu qui ressemblait beaucoup à sa sœur et qui avait la même chevelure noire ; elle était bras dessus bras dessous avec un homme. Toutes les têtes cherchaient à mieux voir et c'est encore Valérie qui dit  : waow, mais il est canon son mec  ! je sors, je l'appelle ! faut qu'on voit ça de plus près ! Très vite elle se dégagea du bout de la table, sortit du restaurant et cria en mettant ses mains en porte-voix :   Ludivine ! Ludivine ! Mais un engin de nettoyage municipal qui achevait la tournée des caniveaux des rues autour du marché passait lentement et très bruyamment entre elles, Ludivine n'entendit pas et disparut avec son compagnon au coin de la brûlerie Bacquié. Valérie revint s'asseoir à la table où chacune pressait Amalia d'envoyer un texto à sa sœur pour la faire revenir. Amalia refusa en faisant bonne figure, elle joua même la grande sœur complice et protectrice et demanda qu'on laissât Ludivine faire ses armes tranquillement. Le joyeux brouhaha des filles reprit qui couvrit les pensées d'Amalia, mais elle avait mal au cœur et elle ne savait pas pourquoi.

 

 
Chronique des jours-échelle