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31/07/2018

Juillet 2018

D’outre-mémoire :


Sur le flot avarié du verbe, un esquif de lin me chavire et me sauve.
[On ne disait plus Mésopotamie quand je la visitai.
Il m’offrit un peu de sable jaune de Ninive, dans son mouchoir.]
Un mot frappe à l’œil de l’oreille et s’ouvre,
toute une ville dans un carré de lin.

 

*

 

Bercer son enfant dans l’ombre,
le présage de sa cité en ruine,
le front femelle tout à coup baigné d’une fraîcheur
de lierre et d’oranger
quand le regard d’être blessé
aux voltes d’un lin soulevé par le vent,
on sait encore rêver d’une chaconne.

 

*

 

Au dais du ciel, la tête renversée par l’aube je suis
comme un vaisseau je suis
nodale et oubliée du monde,
quelque part entre
un cap nord de la langue et d’un sabir le non-
sens je tremble
en équilibre et d'être épanouie
dans la tempête.

 

*

 

Une myriade d’abeilles mortes
m’ont fait un mauvais signe de poussière
que j’ai porté à ma bouche et ruminé avec mes larmes.
Je dois tout reprendre je dois m’inoculer le germe du
cyanus Centaurea dessous la peau de mon esprit
parler l’obsolète en ciselant ses veines à vif
du sol au ciel dont je sais la lumière la voûte
qui évoque la mort, le pied à jamais repris
(ainsi qu’à des senteurs bleues d’orange et de songe)
dans le langage où c’est lui et moi le jardin envers
et le goût du monde que je dirai quoi d’autre ?
L’α, dans la lumière alentie de l’alpha.

 

*

 

Jusqu’à ce que mort s’ensuive, parole des lambeaux
d’aucune part entière, telle l’apparition d’un lièvre
familier mais que l’on ne voit jamais si bien que
mort. Les fragments de langage dans l’esprit
« l’odeur de vulve des eaux basses »**
seraient plus riches et plus nombreux que tous les grands récits,
ainsi le goût de la gravidité ou des latifundia à abattre
est de politique brûlante, la politique de la grande armée
de ceux qui écrivent les bibliothèques, qu’on brûle,
Jeanne, ainsi que la terre brûlée jusqu’à ce que mort s’ensuive…

** Saint-John Perse, Amers I, 4 (1957)

 

*

 

Magnolia, le monstre à fleur
– en perfection, cousin d’un silex peut-être,
ici et là biface admirable, projeté jusqu’à moi
quand le désir [de dire] s’exhausse dans la blessure [cachée] du présent
— pour le parfum, stratégie de fleur blanche [citron vert des forêts over & over]
nervurée comme une paume sage [trouble] en tentation
puis dangereuse carte cireuse entre les mains
[poker blind, broadway] planté au coin d’un cimetière
[tombe, tombe, tombe] où les feuilles poursuivent
les confuses paroles d’eau détournée en émeraudes
d’où s’élève une fumée dansant encore
sur une [gravité] défaite juste
[prisonnière] au temple
infini de l’amour
alors écoute encore,
non, toi écoute encore
le magnolia
élucidé
par
moi.

 

*

 

La végétation révèle le jaune à l’aplomb de midi.
Le crissement des insectes assigne à des espaces mentaux
l’heureuse tourmente de l’été, la recherche et ses poursuivants.
On y trouve parfois une bête morte, l’œil ouvert,
puant atrocement dans la chaleur et c’est mon cœur qui s’affole.
Mon privilège préféré est de pouvoir encore choisir mon bourreau.

 

*

 

On dirait vrai, à une toute petite-fille
l’amande essentielle de sa qualité
aurait déjà été donnée mais
dans les aubes
miscible
jusqu’au point de l’oubli

au soir, sous la pointe d’un couteau, la mienne me plaît.

 

*

 

La chasse à l’arrêt :


tout près de mon oreille, entortillé
dans mes cheveux le silence
se lit aussi bien que les pixels violets cachés dans le jaune
— d’un tableau, d'un incendie, d'un Jurançon
jusqu'à la dernière goutte prise aux lèvres,
parent la couronne du rêve.

 

*

 

Le silence de qualité — une écorchure
faite au minéral,
allié à la précipitation des choses
celées à l’esprit, l’aube fut, l’aube sera,
tout, un dit-chardon dans le refus,
suffit à dissiper la plus modeste des formules possédées,
l’addition des sens et des humanités
qui fut l’instant d’avant
le strict nécessaire à presque tous les paysages.
S’en remettre au nom et à l’amande.

 

*



Dipsacus fullonum, le dit-chardon est par milliers
le long des routes prises en vitesse ça file
en rubans de parme lissés par l’œil pris de vitesse
ça donne des idées mauves, comme au labyrinthe du monde
presser haut la couleur des murs de chaux,
et le vertige me guette à l’antichambre
de la folie sans autorisation de vivre
ce monde à l’avers, sa reliure intérieure
mais dont le dire est un visage
de la beauté.

 

 

Dipsacus fullonum, toute la correction d’une mauvaise herbe
dont le nom dit un moment achevé dudit chardon,
la pointe temporaire de son évolution,
où il me plaît de reconnaître
(il me plaît des heures, une stase, les pieds nus)
dans le cercle violet des points de lisse de
la dame à la licorne (ses mignons pieds nus en vérité
sous la laine gentiane de sa robe),
dans une cardère sauvage la confluence
des exactes criantes béatitudes.

 

*

 

Les nus :
justement là
quand des poutres mortes au bord du feu,
les murs se renversent d’une main dans le tressaillement
de l’herbe jaune, subit goût azyme dans la bouche,
il reste le larcin de quelques framboises.

 

Les nus :
la nuit d’une chaleur sans ombre
à chercher dans les pages les mots
pour respirer ailleurs,
même la stupéfaction d’un souffle barbare.
[Et froisser des menthes dans son dos.]

 

Les nus :
certains marbres brisés,
écrasés de sombres pétales rose et corail
qui ont pourtant, sous un évident manque serti,
le beau visage d’un bassin aux ablutions.

 

Les nus :
à la ville aussi, comme des vaisseaux lèges
entre les murs crème de grès on ne fait que passer
rire d’être là entre les savoirs et l’écume,
si ce n’était la promptitude du corps à parer l’un pour l’autre.

 

Les nus :
de loin le regard bleu-vert, venu des profondeurs ogivales pour
le mûrissement d’une face de solitude
là-bas sous un vieil arbre.

 

Les nus :
dos à dos et des livres à la ronde
dans le silence bossué d’images
assembler les moindres fragments du discours.

 

 

Les nus :
sur ma langue le lapiaz inconnu
découvert paysage de froissures
joue les voyages autour d’une chambre.

 

*


Jouer sa peau à découvert
s’avancer dans l’espace d’un jeu du soleil
le soleil à travers les feuilles dans leur cadran
le cadran dé-millimétré du monde
sur la peau héliotrope et sous un regard
orfèvre s’avancer vers le soleil caché
au-devant il y a l’être de sang de songe
qui pensera sur ma peau à mordre
dans les gousses d’ombre
et la lumière en filaments
un peu de ma condition humaine ?

 

*

 

Paysage du jour :


Trois heures quand
à l’écrasement du sol sur la surface de la pensée,
le champ jusqu’à l’horizon est un brûlis
solaire, encore heureuse est la soif aiguë,
la bouche pleine d’eau claire les mots du droit coutumier.
Mais il pousse à certains une seule haine
pour ce paysage qui devrait être fait. La haine
est une eau de Léthé.

  

 


« Voici les lieux que nous laissons » Saint-John Perse, Chronique VIII

29/06/2018

Juin 2018

Paysage du jour :

La terre à fleuve d’un marigot où mijote une paresse de verdure.
Tu seras la proie ou l’ébène, souffle le vent.

 

*

 

Paysage du jour  :

C’est l’enfant-terre apparu
entre les sanies verdâtres des herbes couchées et le vagissement des boues.
Les yeux brûlent d’une soif d’engloutissement
dans les eaux véritables d’une hauteur marine.

 

*

 

La chasse à l'arrêt :

Entre les doubles-rideaux de pluie
un rayon de soleil comme un coup de fusil
sur un tout petit point du paysage.
Peut-être le doigt de Dieu, posé sur un buisson de roses,
et sa lassitude.
Les flots pressés courent toujours.
La noyade a grand faim.

 

*

 

« Entrer en poésie comme on entre en religion. Par la porte des athées. » 
Alain Jadot (postface à Poèmepoèmes / Oskar Pastior, traduction Alain Jadot, éditions NOUS)

 

« Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie...

... Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché... »
Gérard de Nerval, Vers dorés

 

*

 

 

« parce que vois-tu l’homme a besoin de beaucoup plus avec le moins
une tranche d'air & une tranche de terre avec de la cannelle par dessus »
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978) Traduction Dominique Grandmont

 

Ritsos, de l’autre côté aussi
on a fait des cascades en béton
avec des murs blancs pour papier glacé,
la vue sur la mer et des volets fermés.
Ils moururent tous le même jour,
dans le regret
d’un parfum flambé au soleil des pins.

 

 

*

 

 

« & les femmes peignaient leurs baignoires en vert & jetaient dans l’eau des grains de laurier & de petits bateaux en papier »
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Mon nez buvard sur la peau de Nina,
brune amie, d’entières phrases boisées
à la rose et au styrax.
Ma tresse blonde entre ses mains.
La sueur dans nos jardins,
ne rien dire des jours.
Depuis le temps, le geste a la parole.

 

 

*

 

 

« je me réjouissais de vivre la belle époque des bouleversements sociaux & dans la Lumière qui brûle de Varnalis
j'écoutais les feuillages grecs des étoiles & ce frou-frou-frou de la prodigieuse & séculaire énigme »
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Les yeux fermés, frayer purement les écorces.
Les yeux fermés, un fruit pris pour amorce
à l’élasticité ligneuse des branches
et pour une seconde d’Ève affolée,
un touchant respir de feuillage.
La mémoire templière est sans rousseur à la lumière.

 

 

*

 

Une cascade mais
derrière un mur de ronces bleues,
le phare aux murmures.

 

*

 

 

« cela ne coûte rien de donner des conseils quand on a deux chaises pour y allonger les jambes & toute la lumière du soleil
quand on prend un second café qu’on a son eau fraîche à volonté & un parasol rayé de vert & blanc»  
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Mais tel qui pioche sa terre, maîtrise le taureau,
la prière apprise au contentement de peu,
ostinato des courbes à jamais défiguré quand
il ne vit rien de lui dans le grand miroir du mythe,
celui-là maintenant pioche sa terre comme le cœur des hommes,
par jeu.

 

 

*

 

[21 juin 2018]
Ce jour, ce long jour,
guetter un tremblé à l’aiguille améthyste du cadran solaire
puis prendre à l’air radiant un haut degré de
surélévation dans le gréement des siècles
pour aller, à cheval sur un faîte,
s’épanouir au jour, ce long jour.

 

Des cheveux si rouges
soleil et colline.
À ses genoux la moitié du pain.
Il craqua une allumette
la mit dans sa bouche.
Maintenant — dit-il —
la nuit peut tomber. 
Yánnis Ritsos, Papiers II (1974) Traduction : Dominique Grandmont

 

 

*

 

 

« & je me suis assis par terre à côté d’elles
& je les ai aidées à éplucher des oignons
& je me suis senti très humble & très beau parce qu’en fait je ne savais rien » 
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Je pourrais parfiler le sisal des rideaux du palais
moudre des farragos dans une potion au lait,
rire d’être piquée par les mouches de lumière
avoir le sein bleui, coudre et attendre ;
mais je suis tenue d’ordonner les grand bois.

 

 

*

 

Paysage du jour :

Le pieu solaire s’est fiché au cou de la terre
dont l’argile ébrouée en crevasses immédiates sur
un aplat de décombres, crépite, craque.
Mon sentiment de punition, avenir d’une lourde sentence,
pèse à mon cou. Mais les papillons. Mais l’ombre fraîche.
S’il suffisait d’ordonner…

 

*

 

La chasse à l'arrêt :

Lorsque, à nos yeux, des paons de feuilles immobiles
habitent le sous-bois, nous aurions presque peur
que de la présomption du ciel surgisse
un tigre bleu pâle. Babel
aurait eu des fondations dans pareil silence.
Babel, le temps du vivant et de la multitude.

 

*

 

 

« & soudain je me rappelai celui qui avait enlevé ses chaussettes & mis ses pantoufles en attendant qu’on le pende
& que la guillotine fût passée de mode n’empêchait pas les fleurs sauvages de porter de petits capuchons » 
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Enfant vois-tu dans l’abîme vert pour la soif,
la margelle est étroite. Vois-tu le blanc de cette fleur,
pur, jusqu’à l’envie ou le rire.
Enfant, les noms qui gardent les visages, les sources.
Sais-tu déjà, l’abîme, le rire.
Enfant, entends, d’ores jusqu’au souvenir.

 

 

*

 

La chasse à l'arrêt :

Agrandir cet instant
d’une eau pareille aux Andes bleues
dans une herbe immense sans troupeau
jusqu’au prophète d’un tremblement de terre
intérieure.

 

*

 

La chasse à l’arrêt :


Les schismes terrestres et les coraux morts
sont passés nuitamment sous l’ombre sans blason
d’un ciel phosphorescent
jusqu’à l’antique.
Une éternité à venir
dans la substance d’un puissant vin de sauge
et d’un astrolabe,
le goût du temps simplifié d’une heure. 

 

*

 

Les ramblas promises au centre-ville sont en travaux, le chantier de mine à ciel ouvert est maintenant dans la fournaise de l’été, compliqué pour les forçats de pièges respiratoires et de voies souricières où le rose chalumeau de nos rouges-à-lèvres ne s’arrête jamais.

 

 

 

                                               (à Adèle Nègre)


Le haut lignage de l’intimité d’une dame
peut être le poids et la mesure d’un monde,
sa minutie dévorante, les plans fastes du jardin
au centre palpitant d’un vocable illuminé dans une phrase ;
d’être toujours armée de ses larmes
puis d’elles comme d’une loupe
(voir la racine du rose, les gemmes torrides)
et du plus profond de son sang dont (le bel oiseau vert)
il faut se débattre,
deviner et nourrir
sa langue.

 

« Après quoi la nuit est tombée
deux chaises en bois
au clair de lune
sur les chaises
eux deux
les pieds nus
face à face
effleurant juste
le bout
de leurs pieds. »
Yánnis Ritsos, extrait de Erotica (1981)
Traduction Dominique Grandmont

 

 

 *****

25/07/2017

Juillet, d'un rare Occident

Des vipères logent au domaine abandonné.
Le crissement des insectes précise la quiétude,
la quiétude absolue d’une stèle et d’un beau Médicis.
Le toit menace.
Le puits n’est pas fermé.
Puis encore ?
Le verger est à découvert depuis la route,
adieu les fruits. Juillet pourtant, je me souviens,
d’un piano de Rachmaninov.
Puis ?
Les racines du saule ont crevé l’escalier.
Le bassin étouffe.

Un violent désir aurait soudain raison
d’une concrétion rose encore trop peu humide.

 

 

 

 

 

Juillet des affûts, le soir
au sortir de l’écrasement de l’être
après des paresses de chrysalide,
l’apparition d’une yole fugitive
d’entre les monts de pierre noire,
donne en un instant
la compréhension du salut par la grâce.

 

 

 

 

 

La tremblaie absorbe la moitié des rivières
mais c’est en juillet que la feuillée captive
et bruisse au mieux,
du ponant jusqu’aux étoiles,
quand toutes les eaux brillent en bruit,
là où le jour n’existe plus.
[parfum de juillet : cueillir avec toutes les larmes de dévotion possibles, une fleur d’un magnolia, d’une nuit le fanal, sa fumée est un tabac dont la fraîcheur a déployé le mystère des tarots vanillés et auxquels viendront simplement s’agréger des senteurs animales.]

 

 

 

 


Promenade au bord d’un cratère
— juillet a la dimension d’un delta de chaleur
où le cœur s’affole et récite ses savoirs
où l’âme se grise dans le sillage ascendant d’un oiseau de proie
où l’esprit taille sans fin des silex en souriant aux étincelles.
L’Être de tout embellit.

 

 

 

 

 

Juillet donne de l’expérience —
entendez par là ce que les récoltes contiennent de futur.
On dit encore : l’expérience parle —
mais c’est la peau qui est tannée
et quand les rayons du soleil
s’y brisent en fins morceaux
on entend alors avec effroi,
seulement ceci :

mourons, rien d’autre ne presse.

 

 

 

 

 

Là-bas, sous ces boursouflures à l’écorce
— comme des lèvres gonflées,
il y a un grésillement d’immortelle,
une purulence d’ombre sèche
et des abeilles noires ;
on dévierait de sa route pour un peu moins que cela encore.
Juillet alors se tiendrait à nouveau,
surtout vers les trois heures,
entre de simples piquets de châtaignier,
dans le jardin d’un rare Occident.

 

 

 

 

 

Juillet, la glace n’existe plus.
Pour une fraîcheur de gisant
on se bat
sous la muraille nord d’un château de marquisat
où la glacière vide semble
— encore un peu,
détachée du sort de la terre,
incendiée ailleurs.
On éventrera bientôt l’ombre tout autour.

 

 

24/06/2017

Juin, jusques aux portes

Juin, la terre qui est riche de lectures
est devenue illisible,
enfouie sous une épaisse marée d’herbes hautes
où même parée de privilèges je ne suis plus
que la sente têtue de la trace animale,
je suis menée
comme au premier jour
comme une novice
sur un petit chemin plein de mystères
et de pourquoi.

 

 

 

 

Juin,
le précieux n’est pas toujours minuscule.
On fane à perte de vue —
pour l’amour des bêtes
— et l’honneur d’un paysan au centre du paysage —
dans l’effort, l’obstination de ce qui doit être tandis que
les aigrettes parsèment de blanc en blanc le champ gris-vert —
— où sèche l’herbe. Tout se retrouve
dans un regard de franche dilection.

 

 

 

 

 

Juin le soir, dans les tombants vertigineux
de parfum de miel et de verdure des tilleuls qui s’imposent,
l’esprit cède à l’hypnose passagère.
Que tout disparaisse ou que je sois lépreuse
— pendant un moment j’ai su.

 

 

 

 

 

Juin des ondées,
celles des pluies ou des champs mûrissants
qui frissonnent ; celles d’une eau dormante
ondée d’un doigt ému, les charmes aussi
dont l’ombre abrite nos longues promenades,
celles en creux de muet et en ondes bavardes.
[parfum de juin : l’infusion de pétales de rose dans les menthes donne une eau légère à la pierre-à-faux, c’est une cascade résinée où trempent les fibres du bois de réglisse pour lier la flouve.]

 

 

 

 

 

 

 

En juin
chaque regard ajoute une étincelle
à la clepsydre atomique du sensible,
chaque pas suit la trajectoire incorrigible
d’une cosmogonie de lenteurs sensuelles.
Juin plus que tout est un état d’esprit,
quand nous parcourons notre monde
jusques aux portes du soleil.

 

 

 

 


Il y a une dénature de juin
par quelques jours de lumière étrange,
son excès, une surexposition,
un sfumato mais strident, de tons beige et ardent
jusqu’à la consomption du paysage
dans nos yeux meurtris.
On sait être ailleurs tout à coup,
dans des ruines encore fumantes qui se désagrègent,
dans l’écrasement partagé
d’une nature qui subit
tandis que nous passons.

30/01/2016

Janvier 2016

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Christopher KNOX  South Downs Winter #1 (gravure)

 

 

Hiver — jeunes pousses,
haies nues, leurs baies aux oiseaux.
Le couteau du gel. 

 

 

Brouillard sur la plaine
Rêve pivoine couleur chair
Dormir à tes lèvres.

 

 

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© Louise Feneley Whispered 2004 (oil on Belgian linen 150 x 220)

 

 

Amoureuse née.
À l’arc de Cupidon me sied
le rose ou le vermillon.

 

 

and then a change came.jpg

© Louise Feneley And than a change came 2004 (oil on canvas 102 x 102)

 

 

 

Nuance — un trait noir
à ses yeux de jeune-fille.
Elle m’habite encore.

 

 

 

 

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© Marie-Louise Martin A Spring Evening Long Ago (etching and embossing)

 

 

 

Schumann, Fantaisie
Prunes de jardin en fleurs
L’éternité — viens.

 

 

 

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© Graham FRENCH Cloudscapes - Co. Kerry #3, Ireland

 

 

 

Ne t'avais-je pas dit que l'hiver nous serait propice ? Sans avoir pourtant un seul instant pensé jouer à m'absenter jusqu'à l'hiver. J'étais allée rejoindre la fille aux pieds nus que j'avais rencontrée au cours d'une de mes promenades dans les chemins. Je me souviens de sa réprobation muette, ses lèvres surtout, pas un regard mais sa tête animale qui regardait dans la bonne direction, vers la pièce d'eau entourée de saules à la végétation alors renaissante, leur fortune en toutes petites pièces et la sente sèche qui y mène, toute cette évidence dont elle semblait gémir en raidissant la nuque, entêtée. J'ai vu tout cela. Lorsque nous fûmes dos à dos, nos têtes enroulées l’une sur l’autre – je sentais l’émouvante torsade liquide de sa chevelure, le dôme du ciel fondit sur nous. Sa dévorante solitude, ce néant de sentiments, cette atonie absolue perfora notre poitrine instantanément. C’est avec cette blessure à vie que je te reviens.

Mousses fougères feuillages
légers
bruissant
en profonde paix
même approchant de l’humidité noirâtre des rochers.
Même à la nuit tombante
même à la nuit tombante.

 

 

 

 

 

Liste de courses célestes (choses vues) :
Le ciel en fleurs du 14 juillet (flon-flon)
Tiges racines rameaux vs filet d’eau (une chute)
Pieds nu(it)s et sa goutte de sang à la patte (minuit animal)
Givre bleu (saupoudré d’opale)
Opale, ce livre changeant à mon doigt
Gifle bleue (vent d’Autan)
Obsidienne rayée (le champ dans la nuit)
Glaçons baguette d’eau pain liquide et olivettes (pour un jeûne)
Pillage d’étoiles (l’amour dans l’herbe)
Escargot des sables (vision au réveil)
Les vêtements sauvages (près du lit)
Bruit de femme (soie)
Des billes et des lilas (au jardin d’enfant)
Décombres de décembre (bombardement sous les sapins)
Beige et pire (une vieille)
Peau d’âme azurée (un souvenir d’enfant)
Vannerie en tapage (toute la campagne au marché)
Les cuisses ourdies de raison (flirt)
De la passion sous la neige (état intime)
Sur le fil d’un couteau, ou sur son damas bleu (Janus)

 

 

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©  Benoît FURET Enluminure ( Brou de noix et encre ferro-gallique sur papier artisanal de lin.)

----- avec la très aimable autorisation de Benoît Furet -----

 

 

Le bon prince Mychkine
en mars à Saint-Pétersbourg.
Sa mort en saccades.

 

 

Detroit, Michigan
Le rouleau du temps qui passe.
Fortune — défaite.

 

 

Passage à Berlin
Toute Babylone prise
rayonne sous verre.

 

 

 Rose nonpareille.
C’est de l’été à l’hiver
à Vienne, l’or enfui.

 

 

 

Hambourg à grands traits
d’eau — à grands traits verticaux
vers les quais, la mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

13/11/2015

Josselin II

James et Fabien se séparèrent à la porte des contrôles aéroportuaires après une longue accolade qui pouvait peut-être prêter à confusion tant ils se tenaient fortement. Il s’en foutait, ils se séparaient jusqu’à Dieu sait quand encore. Leurs tailles, leurs faces abîmées et leurs mains énormes de jumeaux embrassés faisaient une masse incompréhensible autour de laquelle la foule coulait en s’écartant. Un enfant sait souvent poser quelques questions qui importent, mais il n’y avait pas d’enfant ce matin-là quand les deux hommes se disaient ainsi au revoir. James, avec son faible sens de la courtoisie aurait répondu : t’occupe, va rejoindre ta mère, ou à la limite il aurait consenti à dire un fait brut : un jour, Fabien m’a défendu et l’enfant aurait pu imaginer une bataille antique entre des colosses, là où quelques hommes banals leur avaient seulement administré de savantes doses de mesquinerie et de mauvaise volonté. Tandis que Fabien, patient et doux aurait dit : James était sur ma route.
La route en question c’était le travail d’alors pour un important projet à mener avec un ingénieur germano-gallois, James, qui leur était arrivé avec une réputation de chef teigneux. Il s’était bientôt ajouté qu’il était laid, qu’il était misogyne et aussi qu’il buvait. Joli tableau d’une dimension ogresque mais c’était rare d’avoir à faire à une personnalité aussi détestable et obscure, une sorte d’énigme managériale qui aurait survécu au philtre lumineux des valeurs d’entreprise, à l’écrémage de la DRH et à ses critères ambivalents de fer et velours. Alors un intérêt matois se développa dans l’équipe, ils se chuchotaient qu’ « ils lui apprendraient », en cette sorte de formule vague qui était plus convenable dans leurs conversations étriquées que la vérité de leur sentiment : ils auraient sa peau, et au moins l’un d’entre eux pensait à sa place. Fabien à l’époque était concentré sur un objectif plus important que tout : du temps et de l’argent pour son fils Josselin qu’il voyait trop peu. Hors de question de perdre du temps en réunions vaseuses à délayer des faux problèmes techniques et des impasses que l’on examinait sous prétexte qu’elles pouvaient être riches d’expérience à ne pas refaire, tout cela qui entraînait de bêtes heures de travail supplémentaire, or depuis trois ans il cumulait des petits boulots au noir en sortant du bureau et il avait absolument autre chose à faire. Il ne s’était donc pas fait des amis comme ça. Il se trouva que James détestait les palabres en réunion et qu’il le disait de façon coupante. La seule véritable prise de bec eut lieu un mois après son arrivée, le plus âgé des techniciens avait été chargé de faire savoir au butor qu’il devait apprendre à écouter son équipe et comme James leur rigola au nez en disant qu’il les écouterait quand ils auraient quelque chose d’intéressant à dire, ce qui n’avait pas été le cas jusqu’alors, le technicien était parti en claquant la porte, suivi par le reste de l’équipe, sauf Fabien qui choisit son camp sans état d’âme, et c’est comme ça qu'ils devinrent amis. L’énigme resta en place, le reste de l’équipe joua petit mais pas trop non plus, l’intéressement sonnant et trébuchant guide le monde.

La réputation de James était surfaite ou sous-évaluée, selon l’ordre de classement que l’on donnait à ses propres principes : en vérité il n’aimait pas ses semblables, seule l’affection de quelques uns lui importait et que le monde ensuite disparaisse. C’est à peu près en ces termes que James avait énoncé le contexte amical qu’il ouvrait à Fabien, lequel trouva l’âpreté confortable après des années de sollicitude-réflexe qui n’allait pas plus loin que les mots qui sonnaient creux le lundi matin après les vacances avec son fils. James proposa une fois de partager la conduite jusqu’à Lorient et cela dura dix ans. N’importe qui d’autre aurait cherché à occuper le silence d’une si longue route en dégotant des sujets de conversation mais ils préféraient écouter de la musique et si l’un des deux en avait marre et coupait le son, c’était sans commentaire. Les trajets à trois avec Josselin étaient forcément plus imprévus. C’était le Transnationalerien selon le mot de James. Les deux hommes lui firent de cette route une légende, on apprit l’Histoire dans les guides verts et bleus. Puis James chantait en gallois, on n’y comprenait rien, puis il ronflait en dormant et Josselin s’endormait aussi. Il avait des monologues pleins de noirceur, de plus en plus souvent, mais c'était quand il avait trop bu. 

Dix ans après James avait quitté la France et l’industrie pour rejoindre et assister ses parents à Cardiff, où il monta une toute petite entreprise multi-travaux dont l’équipement tenait dans son garage. Il avait même prévu que selon le cours du monde, il aurait souvent à travailler chez des femmes qui vivaient seules, moyennant quoi non seulement la plupart lui foutraient une paix royale pour régler leurs soucis de plomberie, de meuble à monter ou de toit à réparer mais par surcroît il pouvait ainsi choisir sans urgence s’il restait ou pas coucher avec la dame. Fabien trouva ça un peu cynique, James répondit : Quoi cynique ? Il y a maintenant au moins trois femmes à Cardiff qui peuvent compter sur un homme en échange de rien du tout parce que je sais que ce sont vraiment des femmes de bien ! Je faiblis.

En salle d’embarquement, Fabien envoya un message à son fils : Pas de retard.
Puis un autre : James te fait dire que tu as intérêt à te pointer à Cardiff avec Laure avant Noël sinon il vous raye de son testament.

25/10/2015

Josselin

Les grandes douleurs sont muettes avait ruminé par anticipation Josselin, alors il avait cherché où il pourrait être assez seul le soir du samedi 17 octobre. Il avait failli être en mer, mais les réparations sur le voilier qu’il devait ramener à Portsmouth avaient été plus longues que prévues, ce serait au mieux pour la semaine suivante. Le jeudi il disait encore qu’il se chargeait d’apporter le vin, tout en ressentant des symptômes grippaux. Le vendredi matin il se trouva faible, mais faible de ridicule à cause de la piètre excuse qu’il était en train de se fabriquer. En même temps que dire ? Le moment venu il faudrait ouvrir le grand livre du monde tel qu’il va, le déposer bruyamment sur la table du salon pour obtenir le silence et une attention religieuse propices à la recherche de la vérité, alors qu’ils auraient tous trop bu. Convoquer le mouvement de marée des siècles dont ils savaient tous déjà qu’il découvre l’affreux paysage des basses misères des hommes ; stupéfaits d’aimer, juste après, la plénitude haute de l’épopée humaine. En passer par quelques chapitres de sa vie privée. Après ça, marcher sur Paris… en rêve comme toujours… 
Tu vas trop loin Josselin…
Il envoya à tout le monde le même message laconique : Samedi soir, ce sera en solitaire pour cette fois. 
Puis un autre à son père : Je serai à Toulouse samedi soir. Quelques minutes plus tard, celui-ci répondait : Ne vide pas mon bar !
 
Il quitta Lorient très tôt le samedi matin. Il connaissait la route par cœur, mieux encore depuis qu’il la faisait lui-même pour aller rendre visite à son père. Lorsque Laure était devenue sa compagne, ils avaient fait ce trajet aussi, car pour parler de lui il était plus simple, plus évident, plus exact de faire cette longue route qui allait de sa mère à son père et retour, c'est-à-dire ce qu’il avait fait pendant près de trente ans. Quand Laure lui avait demandé : Et ton père ? Sa réponse était restée suspendue entre les mots : Mon père… mon père… Je te le présenterai. Ils s’étaient cette première fois là-bas beaucoup promené ; Laure avait ajouté sa ligne d’eau à celle des deux hommes à la piscine Nakache ; chacun semblait savoir attendre l’autre tout le temps, avec attention. En trois jours elle avait trouvé leur univers masculin discrètement ouvert pour elle, une sorte de sourdine avec laquelle elle était invitée à jouer, si bien qu’à plusieurs reprises elle avait eu envie de leur dire qu’ils étaient vraiment très beaux, de ne jamais changer. Une fois sur le chemin du retour, elle avait dit à Josselin : et pas de rugby de tout le weekend ? Josselin expliqua : le Stade jouait à Clermont. Quand on ne voit pas un match, on n’en parle pas. Une partition qui remontait loin, quand la mère de Josselin avait décidé de retourner dans sa Bretagne natale. De ce jour Josselin habita au bord de l’océan et rien dans sa prime jeunesse ne vint contrarier cette évidence partielle que l’eau était son élément. C’est son père qui lui apprit d’ailleurs véritablement à nager et l’été ils allaient tous les deux à l’océan aquitain pour faire du surf ou quelques sorties voile. Même la pratique du rugby telle que son père la lui enseigna s’apparentait à une nage de fond : inlassables passes du ballon sur la largeur de terrain, en aile de huit gamins, chronométrés, et tous pieds nus dans l’herbe. La rudesse des contacts, découvrit-il, plutôt que fracturer, devait délivrer d'une opposition, d’où émergeait une vague fulgurante qui portait le précieux ovale. Pour bien comprendre les règles et la subtilité des rencontres de rugby irriguant les fracas auxquels il assistait, Josselin faisait comme avec les marins qu’il côtoyait encore quelques heures auparavant : il écoutait tout, et longtemps il ne dit rien à ces sujets pointus. Josselin avait une indubitable racine prise en sud-ouest mais d’une variété qui se développa discrètement aérienne le long de l’arbre majeur, en fin connaisseur. Son père, quant à lui, apprit un drôle de vocabulaire nautique, la géographie des vents et des courants majeurs comme mineurs parce qu’il craignait pour son fils puis parce qu’il était fier de lui, enfin la passion le gagna parce qu’il s’en était laissé librement imprégner. Ils s’enflammaient ensemble tantôt pour une course en mer, tantôt pour un ballon aplati chez l’adversaire.
Josselin ne joua jamais aucun match mais assista aux côtés de son père à une mutation du rugby qui était parallèle à la mutation de la société française : le rugby fut hissé sport national, c'est-à-dire qu’il devint un champ médiatique où quelques uns pouvait récolter de l’argent tout en développant comme un écran de fumée l’implacable rhétorique d’une excellence qui existait pourtant de moins en moins. La verve des anciens disparaîtra aussi qui fait encore illusion le dimanche autour des stades lui disait son père, dans ce pays les joueurs se passent aussi bien le ballon que la langue est transmise ajoutait-il amèrement. Le rugby sport de combat dans l’arène des jeux sponsorisés n’avait plus grand-chose à voir avec l’adresse de voyou des aristocrates du ballon ovale qui donnaient naguère aux gens du sud-ouest la sensation de toucher au sublime chaque dimanche et seulement, par ricochet d’onde, au pays tout entier quand c’était le Tournoi des Cinq ou des Six Nations. Les temps changent disait souvent son père, mais parfois il avait un air dangereux en disant ces mots. Ils en parleraient encore et encore. Le danger des temps qui changent, Josselin savait très bien ce que cela voulait dire au large et il n’avait de cesse d’explorer avec son père ce que cela pouvait vouloir dire d’autre. 
Les mythes ont aussi des bas-fonds vivant d’épouvantable mémoire.