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31/07/2018

Juillet 2018

D’outre-mémoire :


Sur le flot avarié du verbe, un esquif de lin me chavire et me sauve.
[On ne disait plus Mésopotamie quand je la visitai.
Il m’offrit un peu de sable jaune de Ninive, dans son mouchoir.]
Un mot frappe à l’œil de l’oreille et s’ouvre,
toute une ville dans un carré de lin.

 

*

 

Bercer son enfant dans l’ombre,
le présage de sa cité en ruine,
le front femelle tout à coup baigné d’une fraîcheur
de lierre et d’oranger
quand le regard d’être blessé
aux voltes d’un lin soulevé par le vent,
on sait encore rêver d’une chaconne.

 

*

 

Au dais du ciel, la tête renversée par l’aube je suis
comme un vaisseau je suis
nodale et oubliée du monde,
quelque part entre
un cap nord de la langue et d’un sabir le non-
sens je tremble
en équilibre et d'être épanouie
dans la tempête.

 

*

 

Une myriade d’abeilles mortes
m’ont fait un mauvais signe de poussière
que j’ai porté à ma bouche et ruminé avec mes larmes.
Je dois tout reprendre je dois m’inoculer le germe du
cyanus Centaurea dessous la peau de mon esprit
parler l’obsolète en ciselant ses veines à vif
du sol au ciel dont je sais la lumière la voûte
qui évoque la mort, le pied à jamais repris
(ainsi qu’à des senteurs bleues d’orange et de songe)
dans le langage où c’est lui et moi le jardin envers
et le goût du monde que je dirai quoi d’autre ?
L’α, dans la lumière alentie de l’alpha.

 

*

 

Jusqu’à ce que mort s’ensuive, parole des lambeaux
d’aucune part entière, telle l’apparition d’un lièvre
familier mais que l’on ne voit jamais si bien que
mort. Les fragments de langage dans l’esprit
« l’odeur de vulve des eaux basses »**
seraient plus riches et plus nombreux que tous les grands récits,
ainsi le goût de la gravidité ou des latifundia à abattre
est de politique brûlante, la politique de la grande armée
de ceux qui écrivent les bibliothèques, qu’on brûle,
Jeanne, ainsi que la terre brûlée jusqu’à ce que mort s’ensuive…

** Saint-John Perse, Amers I, 4 (1957)

 

*

 

Magnolia, le monstre à fleur
– en perfection, cousin d’un silex peut-être,
ici et là biface admirable, projeté jusqu’à moi
quand le désir [de dire] s’exhausse dans la blessure [cachée] du présent
— pour le parfum, stratégie de fleur blanche [citron vert des forêts over & over]
nervurée comme une paume sage [trouble] en tentation
puis dangereuse carte cireuse entre les mains
[poker blind, broadway] planté au coin d’un cimetière
[tombe, tombe, tombe] où les feuilles poursuivent
les confuses paroles d’eau détournée en émeraudes
d’où s’élève une fumée dansant encore
sur une [gravité] défaite juste
[prisonnière] au temple
infini de l’amour
alors écoute encore,
non, toi écoute encore
le magnolia
élucidé
par
moi.

 

*

 

La végétation révèle le jaune à l’aplomb de midi.
Le crissement des insectes assigne à des espaces mentaux
l’heureuse tourmente de l’été, la recherche et ses poursuivants.
On y trouve parfois une bête morte, l’œil ouvert,
puant atrocement dans la chaleur et c’est mon cœur qui s’affole.
Mon privilège préféré est de pouvoir encore choisir mon bourreau.

 

*

 

On dirait vrai, à une toute petite-fille
l’amande essentielle de sa qualité
aurait déjà été donnée mais
dans les aubes
miscible
jusqu’au point de l’oubli

au soir, sous la pointe d’un couteau, la mienne me plaît.

 

*

 

La chasse à l’arrêt :


tout près de mon oreille, entortillé
dans mes cheveux le silence
se lit aussi bien que les pixels violets cachés dans le jaune
— d’un tableau, d'un incendie, d'un Jurançon
jusqu'à la dernière goutte prise aux lèvres,
parent la couronne du rêve.

 

*

 

Le silence de qualité — une écorchure
faite au minéral,
allié à la précipitation des choses
celées à l’esprit, l’aube fut, l’aube sera,
tout, un dit-chardon dans le refus,
suffit à dissiper la plus modeste des formules possédées,
l’addition des sens et des humanités
qui fut l’instant d’avant
le strict nécessaire à presque tous les paysages.
S’en remettre au nom et à l’amande.

 

*



Dipsacus fullonum, le dit-chardon est par milliers
le long des routes prises en vitesse ça file
en rubans de parme lissés par l’œil pris de vitesse
ça donne des idées mauves, comme au labyrinthe du monde
presser haut la couleur des murs de chaux,
et le vertige me guette à l’antichambre
de la folie sans autorisation de vivre
ce monde à l’avers, sa reliure intérieure
mais dont le dire est un visage
de la beauté.

 

 

Dipsacus fullonum, toute la correction d’une mauvaise herbe
dont le nom dit un moment achevé dudit chardon,
la pointe temporaire de son évolution,
où il me plaît de reconnaître
(il me plaît des heures, une stase, les pieds nus)
dans le cercle violet des points de lisse de
la dame à la licorne (ses mignons pieds nus en vérité
sous la laine gentiane de sa robe),
dans une cardère sauvage la confluence
des exactes criantes béatitudes.

 

*

 

Les nus :
justement là
quand des poutres mortes au bord du feu,
les murs se renversent d’une main dans le tressaillement
de l’herbe jaune, subit goût azyme dans la bouche,
il reste le larcin de quelques framboises.

 

Les nus :
la nuit d’une chaleur sans ombre
à chercher dans les pages les mots
pour respirer ailleurs,
même la stupéfaction d’un souffle barbare.
[Et froisser des menthes dans son dos.]

 

Les nus :
certains marbres brisés,
écrasés de sombres pétales rose et corail
qui ont pourtant, sous un évident manque serti,
le beau visage d’un bassin aux ablutions.

 

Les nus :
à la ville aussi, comme des vaisseaux lèges
entre les murs crème de grès on ne fait que passer
rire d’être là entre les savoirs et l’écume,
si ce n’était la promptitude du corps à parer l’un pour l’autre.

 

Les nus :
de loin le regard bleu-vert, venu des profondeurs ogivales pour
le mûrissement d’une face de solitude
là-bas sous un vieil arbre.

 

Les nus :
dos à dos et des livres à la ronde
dans le silence bossué d’images
assembler les moindres fragments du discours.

 

 

Les nus :
sur ma langue le lapiaz inconnu
découvert paysage de froissures
joue les voyages autour d’une chambre.

 

*


Jouer sa peau à découvert
s’avancer dans l’espace d’un jeu du soleil
le soleil à travers les feuilles dans leur cadran
le cadran dé-millimétré du monde
sur la peau héliotrope et sous un regard
orfèvre s’avancer vers le soleil caché
au-devant il y a l’être de sang de songe
qui pensera sur ma peau à mordre
dans les gousses d’ombre
et la lumière en filaments
un peu de ma condition humaine ?

 

*

 

Paysage du jour :


Trois heures quand
à l’écrasement du sol sur la surface de la pensée,
le champ jusqu’à l’horizon est un brûlis
solaire, encore heureuse est la soif aiguë,
la bouche pleine d’eau claire les mots du droit coutumier.
Mais il pousse à certains une seule haine
pour ce paysage qui devrait être fait. La haine
est une eau de Léthé.

  

 


« Voici les lieux que nous laissons » Saint-John Perse, Chronique VIII

29/06/2018

Juin 2018

Paysage du jour :

La terre à fleuve d’un marigot où mijote une paresse de verdure.
Tu seras la proie ou l’ébène, souffle le vent.

 

*

 

Paysage du jour  :

C’est l’enfant-terre apparu
entre les sanies verdâtres des herbes couchées et le vagissement des boues.
Les yeux brûlent d’une soif d’engloutissement
dans les eaux véritables d’une hauteur marine.

 

*

 

La chasse à l'arrêt :

Entre les doubles-rideaux de pluie
un rayon de soleil comme un coup de fusil
sur un tout petit point du paysage.
Peut-être le doigt de Dieu, posé sur un buisson de roses,
et sa lassitude.
Les flots pressés courent toujours.
La noyade a grand faim.

 

*

 

« Entrer en poésie comme on entre en religion. Par la porte des athées. » 
Alain Jadot (postface à Poèmepoèmes / Oskar Pastior, traduction Alain Jadot, éditions NOUS)

 

« Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie...

... Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché... »
Gérard de Nerval, Vers dorés

 

*

 

 

« parce que vois-tu l’homme a besoin de beaucoup plus avec le moins
une tranche d'air & une tranche de terre avec de la cannelle par dessus »
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978) Traduction Dominique Grandmont

 

Ritsos, de l’autre côté aussi
on a fait des cascades en béton
avec des murs blancs pour papier glacé,
la vue sur la mer et des volets fermés.
Ils moururent tous le même jour,
dans le regret
d’un parfum flambé au soleil des pins.

 

 

*

 

 

« & les femmes peignaient leurs baignoires en vert & jetaient dans l’eau des grains de laurier & de petits bateaux en papier »
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Mon nez buvard sur la peau de Nina,
brune amie, d’entières phrases boisées
à la rose et au styrax.
Ma tresse blonde entre ses mains.
La sueur dans nos jardins,
ne rien dire des jours.
Depuis le temps, le geste a la parole.

 

 

*

 

 

« je me réjouissais de vivre la belle époque des bouleversements sociaux & dans la Lumière qui brûle de Varnalis
j'écoutais les feuillages grecs des étoiles & ce frou-frou-frou de la prodigieuse & séculaire énigme »
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Les yeux fermés, frayer purement les écorces.
Les yeux fermés, un fruit pris pour amorce
à l’élasticité ligneuse des branches
et pour une seconde d’Ève affolée,
un touchant respir de feuillage.
La mémoire templière est sans rousseur à la lumière.

 

 

*

 

Une cascade mais
derrière un mur de ronces bleues,
le phare aux murmures.

 

*

 

 

« cela ne coûte rien de donner des conseils quand on a deux chaises pour y allonger les jambes & toute la lumière du soleil
quand on prend un second café qu’on a son eau fraîche à volonté & un parasol rayé de vert & blanc»  
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Mais tel qui pioche sa terre, maîtrise le taureau,
la prière apprise au contentement de peu,
ostinato des courbes à jamais défiguré quand
il ne vit rien de lui dans le grand miroir du mythe,
celui-là maintenant pioche sa terre comme le cœur des hommes,
par jeu.

 

 

*

 

[21 juin 2018]
Ce jour, ce long jour,
guetter un tremblé à l’aiguille améthyste du cadran solaire
puis prendre à l’air radiant un haut degré de
surélévation dans le gréement des siècles
pour aller, à cheval sur un faîte,
s’épanouir au jour, ce long jour.

 

Des cheveux si rouges
soleil et colline.
À ses genoux la moitié du pain.
Il craqua une allumette
la mit dans sa bouche.
Maintenant — dit-il —
la nuit peut tomber. 
Yánnis Ritsos, Papiers II (1974) Traduction : Dominique Grandmont

 

 

*

 

 

« & je me suis assis par terre à côté d’elles
& je les ai aidées à éplucher des oignons
& je me suis senti très humble & très beau parce qu’en fait je ne savais rien » 
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Je pourrais parfiler le sisal des rideaux du palais
moudre des farragos dans une potion au lait,
rire d’être piquée par les mouches de lumière
avoir le sein bleui, coudre et attendre ;
mais je suis tenue d’ordonner les grand bois.

 

 

*

 

Paysage du jour :

Le pieu solaire s’est fiché au cou de la terre
dont l’argile ébrouée en crevasses immédiates sur
un aplat de décombres, crépite, craque.
Mon sentiment de punition, avenir d’une lourde sentence,
pèse à mon cou. Mais les papillons. Mais l’ombre fraîche.
S’il suffisait d’ordonner…

 

*

 

La chasse à l'arrêt :

Lorsque, à nos yeux, des paons de feuilles immobiles
habitent le sous-bois, nous aurions presque peur
que de la présomption du ciel surgisse
un tigre bleu pâle. Babel
aurait eu des fondations dans pareil silence.
Babel, le temps du vivant et de la multitude.

 

*

 

 

« & soudain je me rappelai celui qui avait enlevé ses chaussettes & mis ses pantoufles en attendant qu’on le pende
& que la guillotine fût passée de mode n’empêchait pas les fleurs sauvages de porter de petits capuchons » 
Yánnis Ritsos, Le Chef-d’œuvre sans queue ni tête (1978)

 

Enfant vois-tu dans l’abîme vert pour la soif,
la margelle est étroite. Vois-tu le blanc de cette fleur,
pur, jusqu’à l’envie ou le rire.
Enfant, les noms qui gardent les visages, les sources.
Sais-tu déjà, l’abîme, le rire.
Enfant, entends, d’ores jusqu’au souvenir.

 

 

*

 

La chasse à l'arrêt :

Agrandir cet instant
d’une eau pareille aux Andes bleues
dans une herbe immense sans troupeau
jusqu’au prophète d’un tremblement de terre
intérieure.

 

*

 

La chasse à l’arrêt :


Les schismes terrestres et les coraux morts
sont passés nuitamment sous l’ombre sans blason
d’un ciel phosphorescent
jusqu’à l’antique.
Une éternité à venir
dans la substance d’un puissant vin de sauge
et d’un astrolabe,
le goût du temps simplifié d’une heure. 

 

*

 

Les ramblas promises au centre-ville sont en travaux, le chantier de mine à ciel ouvert est maintenant dans la fournaise de l’été, compliqué pour les forçats de pièges respiratoires et de voies souricières où le rose chalumeau de nos rouges-à-lèvres ne s’arrête jamais.

 

 

 

                                               (à Adèle Nègre)


Le haut lignage de l’intimité d’une dame
peut être le poids et la mesure d’un monde,
sa minutie dévorante, les plans fastes du jardin
au centre palpitant d’un vocable illuminé dans une phrase ;
d’être toujours armée de ses larmes
puis d’elles comme d’une loupe
(voir la racine du rose, les gemmes torrides)
et du plus profond de son sang dont (le bel oiseau vert)
il faut se débattre,
deviner et nourrir
sa langue.

 

« Après quoi la nuit est tombée
deux chaises en bois
au clair de lune
sur les chaises
eux deux
les pieds nus
face à face
effleurant juste
le bout
de leurs pieds. »
Yánnis Ritsos, extrait de Erotica (1981)
Traduction Dominique Grandmont

 

 

 *****

 
Chronique des jours-échelle