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31/03/2016

Mars 2016 (Silhouettes)

Il a de bon matin une piété animale.
Le jour prend sa couleur, sa densité de chair,
son goût de lait de paille de coton sur la peau,
son cœur de colombier frémissant de servir,
sa fougue de centaure enchanté de prières.
Son silence a le son d’une griffe qui rentre,
celui d’un pilier droit et froid dans les flammes.

 

Je ne veux pas un soir sans l’ombre bleue
de son vieux velours dévorant mes soies.
Je veux sa présence de bête malgré moi.
Lui qui boit une à une les faibles gouttes,
les mercures dorés de mes fruits à coque dure,
sans ciller il boit, s’incline et baise là
ce qui reste encore d’espace entre lui et moi.

Une vie en présence passe ainsi entière, en rêve.

 

 

 

 

 

 

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Guillaume BOURQUIN, L'Un d'après Le Parménide de Platon (Encres vernies sur toile, 114 x 131 cm)

 

 

 

 

 

 

 

Dans le dôme chatoyant du noisetier,
la lune blonde passait longuement
au rouge, tant infusée d’amandes espagnoles
et de miel rôti, que son parfum me venait à la bouche.
J’étais la mendiante, elle était l’obole.

On ne saurait mourir sans cela.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Guillaume BOURQUIN, Don Quichotte d'après l'œuvre de Cervantès (Encres vernies sur toile, 50 x 100 cm)

 

 

 

 

 

 

 

 

Il avait de petits chardons bleus dans la voix,
des propos tendres de limonaire amoureux
qui enchaînait les rondes en fermant les yeux.
Je demandai : comment va votre ennui, ami,
sa démarche de crabe sur le sable mouillé
de vos larmes ? L’ennui me fait de l’ombre dit-il,
c’est un pur-sang d’ennui frais chaque jour, mais moi
je n’ai pas assez faim de sa carcasse énorme.

De la main il cherchait un feu, un fil d’épée
à passer outre les saisons enchaînées.

Sous le linon rosé, c’est mon sein qu’il trouva.

 

 

 

 

 

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Guillaume BOURQUINLa Recherche du Temps Perdu d'après Proust  - et détail

(Encres vernies sur toile, 90 x 120 cm)

 

 

 

 

 

 

Elle parlait en cachette à ses robes
serrées dans une armoire noire
au mur d’une chambre vide,
le nez muet.
Elle s’étouffa d’une perle en suçant son collier.

Fleurit un parfum de muguet des forêts quand
trois tulipes mauves pâlissaient dans un vase.

 

 

 

 

 

Je l’ai vu barbouiller des charrettes de pastel
et même leurs roues, leurs rosaces en pétales
qu’il menait jusqu’à l’horizon bleu, rageur
absurdement défié de trouver la couleur
parmi laquelle devait luire la seule course lente
d’un soleil minuscule :
la braise safran qui brûlait à ses lèvres.

 

 

 

 

 

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Guillaume BOURQUIN, La Maja Desnuda d'après F. Goya et FG Lorca (Encres vernies sur toile, 60 x 120 cm)

 

 

 

 

 

 

On ne voyait d’elle que son grand manteau de femme
dont les plis à l’antique, le motif implacable
enfiévraient les regards tenus en révérence.
Elle avait été cousue idéale en un jour,
jamais fillette balbutiante
ou amoureuse de ses songes, mais nue,
brusquement qualifiée somptueuse en un jour,
la mandorle épilée pour complaire à son maître,
à ses fantasmes. Cent autres qui défonçaient son âme.
Pas même lorette, égarée pour un temps mais
aujourd’hui prisonnière d’une époque barbare.

Demain du même manteau une autre serait cousue.

 

 

 

 

Le jardinier des Ollières s’est tué ce jour,
fuyant l’épouvante d’une idée
qu’il voyait par les feuilles
dévorer à grosses bouchées
le corps chéri de la déesse de ses jours.
Le jardinier des Ollières s’est tué
en se jetant du haut du parc
sur la proue de pierre des remparts
qui s’écoulent jusqu’aux maisons.

La partie basse des jardins a été arrachée hier.

 

 

 

 

 

 

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Guillaume BOURQUIN, Perspectives d’après L. de Vinci et L.B. Alberti  (Encres vernies sur toile 114 x 195 cm)

 

 

 

 

 

 

Julie petite fille mon cœur
d’un papillon bleu qui s’échappait
de votre chagrin dans l’eau claire
à mes bras en citadelle fermée
par vos mains jointes, reposée par
le sommeil impérieux de votre enfance
sa gaieté, jusqu’aux pralines roses
croquées en douce après le goûter
et le monstre terrassé sans effort dans votre cabane
mais avec mon ardeur qui vous plaisait
je note ici pour nous deux
la ferveur de nos âges.
  

 

 

 

 

 

 

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Guillaume BOURQUIN, L'Odyssée d'après Les Chants IX, X , XI et XII 

(Encres vernies sur toile, 150 x 150 cm triptyque)

 

 

 

 

 

Premier Vaisseau *


Le beau parfum que voilà. D’abord quelques mots en guise de repères olfactifs pour lancer des échelles rudimentaires entre les rives de l’indicible qui courent le long du nez et le continent magmatique du dessus : la tête. En tête, des notes de fleurs blanches diaprées de thym noir et de poivre. Cœur : bois de rose, fève tonka. Fond : cèdre et santal ; voilà le cadre dans lequel on voudrait que chaque homme qui porterait ce parfum trouvât à s’incarner, cadre rigoureusement classique au même titre que la moindre page d’un livre de gravures anciennes, mais alors, pour moi, celles de L’herbier des dunes et toutes les « images » rapportées de la circumnavigation de Duperrey et Dumont d’Urville, parce que les embruns du récit apporteraient une très intéressante note saline, en une sorte d’allusion persistante et énigmatique quand le cèdre a tout de suite le poids d’une sagesse reconnue, rassurante. Une odeur de roche couverte d’algues où parfois se fracassent les bois des embarcadères arrachés une nuit de tempête, les tonneaux répandus d’un naufrage, une odeur très proche du goût mais qui s’évanouirait et que l’on chercherait alors éperdument à saisir à nouveau pour ce que sa puissance, capricieuse à se donner ou aveugle et déferlant sur nous, recèle de vérité sur la vie. Une note disparate heureusement prise dans les mots se souviendrait-on, dans les embruns du récit aux confins océaniques, que l’on reprendrait encore et encore. En finit-on de ces voyages accomplis dans un passé mythique où le danger infini des vastes océans et des espaces inconnus reposait dans la poigne solide des êtres braves – par conviction ou par nécessité d’ailleurs. Les équipages des fortunes, les conquêtes, mais les conquêtes de quoi donc déjà ? Et que leur était un parfum, alors ? La combinaison de deux ou trois essences sur une île lointaine. Une perception fulgurante de la beauté comme le fut celle des tatouages bleus des femmes polynésiennes. Inoubliable. Indéchiffrable. Mais tout savant mélange simple enrichissait l’alphabet intime de leurs sensations, trop peu hélas et l’esprit incapable de composer avec ces nouvelles notes trop brèves les ramenait peut-être par vagues olfactives à leur terre familière. La tubéreuse ou la tiaré tahiti étaient peut-être tantôt l’accomplissement fugace d’une quête dont ils étaient loin d’avoir tous de sa portée une claire conscience ou bien la quintessence édénique du lilas blanc chauffé au soleil des ardoises de leurs maisons, la giroflée en cascade penchée sur leurs bassins, les pommiers en fleurs à perte de vue sur les collines où de partout, de partout l’on voyait la mer. Partiraient-ils encore, s’ils savaient ? Nous partirions plus que jamais, s‘il était encore possible.

 

* Premier Vaisseau est un parfum qui n'existe pas.