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04/07/2019

Ronde d'éclats

Des prés, des champs, des chemins sous les arbres
c’est dans cette banalité de paysage
– le regard assoupi d’être maître à l’usage
et la sensibilité, accoutumée –
qu’un oiseau rare, passager, fait empire
de ce que l’on ne se savait plus posséder.
Tout à coup avec lui des fêtes sonores
s’élèvent un peu partout dans la verdure
on y court, il n’y a rien, un calme de mercure,
nulle fête mais alors qu’elles reprennent,
– présences invisibles elles s’honorent
d’être stridentes, rituelles, étranges étrangères –
l’on attend, et ce sera toujours en vain,
le tremblement présageant la beauté ;
des stigmates pour en témoigner, il n’y a
que son apparition à l’esprit dans la banalité.
Les rossignols sont revenus.

 

Marcela Delpastre, un nouveau livre.

De celui-ci aussi il faut couper les pages. 
Que vous en semble, Delpastre ? 
vous qui vous êtes rendue morte à la terre vivante au temps
de ce geste que je vais répéter dans l’épaisseur
pour lire vos mots il faut manier la lame une habitude
tout à l’heure coupant vos pommes de terre
— ô furieuse sensuelle de la terre au papier —
c’est le même geste, sûr, mais plus féroce
plus désireux rien que pour vous
et quand parfois il y faut plus de force
(fendre une double épaisseur qui résiste)
c’est comme d’un muscle crème fendre la peau
ainsi qu’il vous plairait faire jaillir gicler
pour m’embraser de vos mots.

 

 

 

Bercer son enfant dans l’ombre,
le présage de sa cité en ruine,
le front femelle tout à coup baigné d’une fraîcheur
de lierre et d’oranger
quand le regard d’être blessé
aux voltes d’un lin soulevé par le vent,
on sait encore rêver d’une chaconne.

 

 

 

 

Il y a de petites braises dans la rosée.
Il n’y a pas de petites braises dans la rosée !
Cette minute de vie échappée au lointain
existe dans le feu
d’une eau glacée à ma cheville,
il n’est que de la dire.
La griffure d’une ronce un fouet,
elle venue du lointain pour rappeler
que les temps ne sont jamais sûrs.
Et l’homme des répétitions, ou ange ou bête
tremble.
Puis je disparaîtrai.

 

 

 

 

Il y a des antres qui regorgent d’attentes
des capharnaüms à ventre de baleine
aux harmonies Werckmeister le baiser vrai qui dure
armoires pleines de pots de grès pleins de clous de Paris
pour le vertige au bord des mots
nous dirons le châlit (le soir violet d’ombre)
convoité au souvenir d’un dais de verdure
entre Camargue et Provence
et de ce qu’il s’y passa [un plaisir] superposer le principe
— le plaisir, un principe, le plaisir ?
je ne sais pas et le dais était de fleurs
car l’amandier, en principe, intriguait déjà.
De quel bois le châlit ? d’être violet d’ombre le soir.
Mais quel plaisir à toujours retarder de dire je veux ?!
Il y a des ventres qui regorgent d’attente.

 

 

 

 

C'est un peu comme arpenter les quais de Brooklyn
sans y être ni les avoir jamais vus, d'attendre
l’on vagabonde.

 

 

 

 

Un angle de granit où un mystérieux anneau
s’écoule en un bandeau de rouille dans la pierre.
La couleur est aussi la source,
latérite une amoureuse tropicale,
le goût du voyage à perte de vie,
latérite saigne de n’être pas restée
cachée sous la forêt tropicale mon amour.
Ou : incendie rituel de la corde menant
à l’anneau qui ferme le tombeau, emmuré.
Il y avait quelque danger à y grimper,
peu de fissures entre les pierres font
une sandale perdue,
le pied longtemps tremblant.
La mort ne se fait pas à la beauté dure de nos histoires.

 

 

 

Saint Front, en plein bois un redan de calcaire
imposé d’une chapelle à l’aplomb de la rivière,
son cimetière est clos, révolu, pacifié
parfaitement narquois
avec des encoches versifiant au marbre
d’élégants fantômes, des outragés sans nom
peut-être des putains ; tous avaient sûrement croqué
dans des pommes vertes, léché leurs doigts.
Quelques cadavres là-bas en bas au fil de l’eau
n’auront jamais troublé ce beau jardin de mousse
non plus que tari la source du Sancy.

 

 

 

 

 

 

Patente


Des noisetiers, des cristaux gris bleu,
les romans maritimes
et des encens précieux
aux pieds des forteresses de ce temps ;
derrière leurs murs on torture, on viole, on assassine.
Arrachage (de l’ongle, cette humanité)
puis reproductions, tout est possible
on sait faire séquençage à foison de si belle technique.
Vous m’écrirez bien un petit bonbon à la menthe violette maintenant ?
et surtout tuez-moi sur le champ.

 

 

 


Voisins, ils avaient
le regard voleur et l’attention perchée sur
l’homme nouveau, sa gravité de corps céleste.
Son même pas lent, au cap toujours tenu
de la navette à l’eau, l’arrosoir dans
le jardin tissé bruissant d’une grande ombre
ajourée de portiques. Des passages,
du vert, le vent. L’ennui s’en vint.
Le temps passait. Des portes de bronze
s’ouvrirent tout à coup et fleurirent des loups
dans leur existence frileuse de fausse filoselle.
Mais ils étaient déjà morts.

 

 

 

 


Ciel d’orage, j’entends et je plains
les échos et les mesures
de leurs peurs
des joies dans le silence,
il tonne très fort
je ne dormirai pas, mais où dormir quand
c’est un temple que l’on garde.

 

 

 

 

Il y a un perdreau, un écureuil, trois biches
seulement ce jour. Le plus beau chèvrefeuille
est bordeaux et jaune. Loin de toute habitation élevée, un rosier rouge
cramoisi
parfumé
incroyablement
serpente dans les herbes hautes d'un talus
qui serpente à me faire détaler
ma chute sonore est engloutie par le vent des broussailles.
Ramper sous un grillage, atteindre
le ciel cristallin, la transparence au plomb se crie
fondre sur un vitrail à plat désiré,
d’un regard le filet projeté
tout-puissant pour quoi.
Changer la place de la montagne sur l'horizon,
mélanger les lignes des crêtes,
bref
me perdre.
La vallée a complètement disparu.
La montagne semble venir des tréfonds,
laquelle contrainte donne sa dureté à la roche
et ce que vous arracherez à la montagne, triomphe !
que de perles de sueur — mais moi je veux encore des cantharides —
car l’émeraude polie de rire serait plutôt votre chemin
haut comme un mur ou profond comme une vague.
Ajoutons le Pacifique à nos pieds.
Des petits bois aussi, qui à faible distance tiennent dans la main
partout la lumière rasante est pleine d’or.
Je vais donner quelque ordre à la nature,
il est temps de se fondre mousse, nymphe
[un plaisir]
le bonheur de la dilution, de la propagation de soi,
l'impression d'être dans chaque point de l'univers.
Peut-être ne t'ai-je pas assez embrassé jusqu'au cœur
(me dit l'ombre sur la forêt).

Il y a des oiseaux tapageurs dans les laurières,
c’est beau comme des caprices de baisers tapageurs.

 

 

 

 

 

Brouillon de langage en argile
mouillée dans de longues sentes chuintantes
en séquences longuement martelées, rien de fragile
dans la répétition un effort inouï pour marteler la forme
dans l’argile mouillée ses séquences une saoulerie
où comprendre
— se faire comprendre tient presque à une illusion
d’optique
brève, brave, encore
jusqu’au bouillon où plus rien ne se connaît
dans ses yeux ce malheur
déjà,
quand l’effort de l’être tout entier
se faisant violence pour s’approcher
doit accepter
déjà,
la confusion d’être au tout-puissant caché.

 

 

 

 

 

Un jour, même les pics lointains
se firent nos amis dans l’âme.
Le ciel avait changé, le ciel
vide dominait, occulte, insinuant
et chacun se sentit proche du plus lointain,
tout ce qui du fragile ou du cataclysme
se faisait des signes de vie.

 

 

 

 

 

Il y a une chouette effraie amie sur ma route
noire, elle, blanche, ponctuelle selon un ordre
cosmique, reine d’attente et de chasse inouïe
elle s’offre à ma vue, minuscule, détonation
quand elle s’envole disparaît soudain
éclose dans le silence de la nuit.
Je suis inutile sur ses terres blanches
mais ponctuelle à ce lieu d’admiration.
Mon temps se piège au goût de l’immuable.

 

 

 

 

S'ensuit la punition de Dante Alighieri
dont le livre au grand jour est une énigme
selon un attachement dans l’ordre des Hommes
à l’œuvre. Apprendre à lire ou passer son chemin
au fond du puits commun.

 

 

 

 

Au plus loin d’un œil vivant
sont seuls nos propres confins galactiques
peuplés familièrement de nos noms
Io, Callisto, Europe et Ganymède
dans le silence que se partagent
la faiblesse et la force d’âme.
Danse, recommence
au plus loin d’un œil vivant.

 

 

 

 

La mise à sac, le déluge ou l’abattement
observés d’un œil alerte. L’autre enchante
le pas su avant toute chose, 
aimant innocemment.

 

 

 

 

 

La gloire répugne à la petite chose.
J’ai un bol de porcelaine très blanche
est-elle fine, un bord est ébréché, coupant
j’y agace ma lèvre qui ne veut pas parler
il y a dedans une libellule peinte
offerte au toujours d'une eau pure en couleur
avec fleurs, pour leur seconde et dernière fois.
J'y songe quand je me baigne heureuse de fatigue.

 

 

 

 

Les deux écoles,
celle où l’on cueille et l’autre pas,
se dressent temple et académie
au-devant de ma main laquelle décide
du règne extérieur qui fait école dans nos maisons.

 

 

 

 

I
C’est le vent qui rend fou que je regarde,
le vent, son bruit énorme qui couvre les mots,
de l’air en rafale les arrache de la bouche
et les éparpille, c’est ce qui rend fou,
l’altération, être muet ou devoir crier
pendant des jours son mauvais texte, exagéré,
les faux dialogues révélés, acteurs, pantins.
Les banalités dites aussi fort qu’un danger,
en rire un peu mais trois jours avec ce vent violent
six jours à sortir de soi, ce moi familier.


II
Le vent a soufflé sans faiblir toute la nuit,
que faut-il croire des fous, au matin
disant les chocs aux élingues, aux volets
une houle de fond de cale, les craquements,
puisqu'ils ont tous un fortin dans les terres.
On peut bien savoir comment naît le vent
et avoir au matin le teint de suie,
ou la mine d’un désagrément bizarre
bougies allumettes prévues, dire l'ennui
de n’avoir pu fermer l’œil est-ce le phare
le passionnant raffut
ou la peur atavique ?

 

 

 

 

 

 

 

 

30/08/2018

Réversibilité

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16/10/2015

Roméo

Roméo est un jeune-homme un peu particulier qui doit peut-être beaucoup à son prénom qui est celui de son père, de son grand-père et ainsi dans la lignée masculine aussi loin qu’il a pu remonter dans les archives. Tout petit enfant il avait assez vite su qui de son père ou de lui devait répondre à ce prénom à la façon dont il était prononcé par sa mère (tout en voyelles ronflantes autant que joyeuses pour l’enfant, presque uniquement blotti dans la dernière syllabe pour son mari). La curiosité des choses de l’esprit lui vint brusquement quand un jour c’est son grand-père qui fut appelé Roméo par un autre vieil homme qui ne prêta nulle attention à lui, enfant blotti contre la cuisse du grand-père, l’homme qui crocheta son grand-père avec une familiarité rugueuse, s’exclamant aussi fort que possible : Roméo ! L’enfant qu’il était sembla naître à la question la plus fondée du monde : pourquoi ? Il ne l’exprima pas, mais la roche était fracturée et il y pénétra. La première réponse était dans le dictionnaire (l’homme avait un autre nom de famille), qui ouvrait sur de nouvelles interrogations. À mesure que Roméo apprenait, il devenait plus taciturne, appliqué à comprendre en gardant tout de cet effort et de ses inquiétudes car personne autour de lui ne faisait mine d’être effrayé par son propre parcours intérieur. 
Il nous quittera bientôt dit son père qui le regardait charger des sacs de plâtre, ce qu’il faisait sans plaisir ni déplaisir apparent non plus (les vacances commençaient, aider son père était dans le cours des choses). Il prendra le temps dit sa mère à la suite. Tous deux voyaient en leur garçon la même apparente évidence qui était à leurs yeux l’expression d’une raison cachée, mais claire et simple : leur garçon au fond allait bien, sa vigueur, ses belles épaules, le cadeau de sa figure avenante combinaient une image qui ne trompait pas ; au contraire, il serait bon et bel homme (chaque été forçait un peu sa pudeur ; on voyait, alors),  Roméo serait celui qui aurait su nourrir cette éclosion visible d’une force intérieure dont ils respectaient la source secrète. Dans sa glace Roméo ne cherchait qu’à vérifier qu’il n’avait pas l’air tourmenté. 
Le père de Roméo lui, s’était bien nourri d’une blessure secrète pour élever son fils : jeune homme (un peu trop éméché et trop sûr de lui) sur le point de forcer une jeune fille, mais elle, qui était vive et sûre de pouvoir attendre un lit profond plutôt qu’un recoin sombre dans un couloir isolé, elle vrilla entre ses bras et lui décocha un violent coup de coude dans la mâchoire. Il avait dessoûlé très vite, pris conscience tout aussi vite et cela avait eu une puissance phénoménale dans son esprit, le dernier clou de son éducation planté directement à la tête. Roméo avait donc reçu de son père au fil des années quelques sentences à différents sujets, les yeux dans les yeux ; à la fin son père lui disait : va maintenant. Souvent c’était lorsqu’ils étaient tous les deux sur un chantier, et ce va maintenant consistait à ficeler les affaires de leur déjeuner pris au petit bonheur des lieux et ensuite le regarder travailler. Son père tirait du plâtre une parfaite surface blanche et cela le fascinait, mais seulement tant qu’il parvenait à limiter son regard à la parfaite surface blanche car s’il élargissait à l’ensemble, il se voyait à nouveau au milieu du désordre d’une maison méconnaissable sous les bâches des travaux, et c’était à l’image du désordre redoutable de son esprit, sans l’aisance qu’avait son père pour, ça et là, obtenir le repos des choses aplanies. C’est dans les encyclopédies puis maintenant dans les livres qu’il cherchait à reconnaître la nature qui l’habitait. Il se crut quelques temps très proche des stoïques mais cependant des romantiques aussi.
L’été de ses dix-huit ans, il prit la direction de Vérone où il pensait s’approcher au plus près du foyer incandescent de son prénom afin d’en retirer les couleurs originales, mais c’était si puéril. Il s’ennuya beaucoup, renvoyé d’un tableau à une représentation à une autre image dans une ville qui ne lui disait rien. Il partit le soir même pour Trieste d’où sa famille paternelle était lointainement originaire, il savait même dans quel quartier se rendre. Mais là, personne ne se souvenait de sa famille ni de la succession des Roméo. Il partit à Rome où il ne fit que parcourir des rues en tout sens, Trieste puis Rome en tout sens jusqu’à ce que le dédale des rues s’organise quelque peu dans son esprit, après quoi l’expérience physique du labyrinthe montra une nouvelle fois sa cruelle limite. Il s’ennuya à nouveau, de cette langue qu’il comprenait mais qui ne lui apporterait rien parce qu’il avait déjà compris qu’il avait trop peu à lui apporter de lui-même ; d’être convoité comme d’être rejeté sans raison objective, incapable d’éclairer quiconque sur quoi que ce soit, ni lui sur lui-même. Alors il quitta Rome.
Il fut pris en auto-stop par un couple âgé pour qui il fut un heureux traducteur et garde-malade de leur petit-fils de six ans qu’ils emmenaient visiter l’Italie pour le consoler de son bras dans le plâtre. L’enfant s’ennuyait d’être tenu immobile, Roméo fut son porteur et tout s’enchanta. On décida de quitter le bord de mer pour aller visiter des jardins, puisque Roméo pouvait les mener loin dans les terres et se charger du garçonnet dès qu’il était fatigué. Chaque jour débutait de la même manière par une question : où allons-nous aujourd’hui ? et à chaque fois ils trouvaient. Au jour le jour pensa désormais Roméo. 
 
À la veille de se séparer, le mot demain lui revint à l’esprit, dans une épouvante jamais ressentie auparavant. Roméo qui, si jeune, se montrait d’humeur si égale, était troublé, le grand-père s’en aperçut. À l’heure où l’enfant faisait la sieste, il chercha et trouva Roméo assis sur le parapet. C’est assez haut lui dit-il du ton le plus neutre possible. Roméo répondit très vite, certain d’avoir été compris : ce serait assez haut, oui (et il se pencha vers l’avant pour mieux voir). Le grand-père mit brusquement toute sa vigueur à ceinturer le jeune homme et le tirer en arrière en un clin d’œil, et puis il lui flanqua une gifle : ah non ! lui dit-il, pas de ça ! Pourquoi tu fais ça ? Il n’avait rien à dire mais beaucoup à pleurer, ce qu’il fit dans les bras du vieil homme. Mon garçon… mon garçon… répétait le vieil homme pour l’heure désemparé.
Roméo avait eu le temps d’avoir peur, car s’il n’avait pas voulu se jeter dans le vide, il y pensait parfois, et la panique de quelques secondes qu’il venait de vivre en ayant été jeté à terre par surprise fut pour toujours la réponse absolue à sa vaine volonté de savoir ce qu’il aurait éprouvé à cet instant s’il avait eu le courage de…