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31/12/2017

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Nastya

Chaque jour avait son rendez-vous changeant
où Nastya posait ses mains ainsi sur le tombeau.
Alors ses doigts vivaient d’imperceptibles vagues
à la frontière de sa peau et de chaque pulsation.
De son sang son cœur se rappelait des mots :
je n’ai pas toujours peur
de ce qui finira avec moi,
je nourris mon feu
pour la beauté de la lumière, 
seul mon esprit est trop grand
et projette des ombres,
que mon attention me tienne
comme au premier jour.

 

 

 

 

Les savoirs


Une horde de clarté
peut déferler à chaque instant
dans mon esprit
et tomber dans cet abîme,
mon esprit redevient
une forêt enténébrée
foulée de nacre.

 

 

 

Jade

C’est près des eaux lisses, ce coffre d’opaque
qui vacillait en de grands cercles
sous la ponctuation amusée de ses doigts
(et en d'autres ondines — hermine, jade, céladon
— icelles d’où venues ?) de tant de mots
palpitant jusqu’à ses pieds,
que l’enfantine apprit le plaisir
de mordre le diaphane.

 

 

Un angle de granit où un mystérieux anneau
s’écoule en un bandeau de rouille dans la pierre.
La couleur est aussi la source,
latérite une amoureuse tropicale,
le goût du voyage à perte de vie,
latérite saigne de n’être pas restée
cachée sous la forêt tropicale mon amour.
Ou : incendie rituel de la corde menant
à l’anneau qui ferme le tombeau, emmuré.
Il y avait quelque danger à y grimper,
peu de fissures entre les pierres font
une sandale perdue,
le pied longtemps tremblant.
La mort ne se fait pas à la beauté dure de nos histoires.

 

 

 

Saint Front, en plein bois un redan de calcaire
imposé d’une chapelle à l’aplomb de la rivière,
son cimetière est clos, révolu, pacifié
parfaitement narquois
avec des encoches versifiant au marbre
d’élégants fantômes, des outragés sans nom
peut-être des putains ; tous avaient sûrement croqué
dans des pommes vertes, léché leurs doigts.
Quelques cadavres là-bas en bas au fil de l’eau
n’auront jamais troublé ce beau jardin de mousse
non plus que tari la source du Sancy.

 

 

 

Dianthus nocturne (à Y.)


Il y avait dans ton enfance de ces mélanges
des œillets gris clair et chair couvrant la terre
dont le parfum recherché montait le soir jusqu’à ta tête
sans cesse poursuivie par des lettres à l’immortalité
(comme Ys est le nom de celle
    armoriée sous la surface de la mer),
mais bien moins capricieuses à se donner
que celles entrevues au fond du livre refermé.

 

 

 

Patente


Des noisetiers, des cristaux gris bleu,
les romans maritimes
et des encens précieux
aux pieds des forteresses de ce temps ;
derrière leurs murs on torture, on viole, on assassine.
Arrachage (de l’ongle, cette humanité)
puis reproductions, tout est possible
on sait faire séquençage à foison de si belle technique.
Vous m’écrirez bien un petit bonbon à la menthe violette maintenant ?
et surtout tuez-moi sur le champ.

 

 

 


Voisins, ils avaient
le regard voleur et l’attention perchée sur
l’homme nouveau, sa gravité de corps céleste.
Son même pas lent, au cap toujours tenu
de la navette à l’eau, l’arrosoir dans
le jardin tissé bruissant d’une grande ombre
ajourée de portiques. Des passages,
du vert, le vent. L’ennui s’en vint.
Le temps passait. Des portes de bronze
s’ouvrirent tout à coup et fleurirent des loups
dans leur existence frileuse de fausse filoselle.
Mais ils étaient déjà morts.

 

 

 

 

 

 

 

 

06/12/2016

Pages arrachées

À moi la morte-saison, nue pour l’ordalie.

Les pluies se sont mêlées de corroder l’automne ;
le jardin peut fêter ses noces de pourriture
jusqu’à l’épuisement des substances et
celle de mon regard.

Des arbres supérieurs
j’ai vu les écorces devenir basaltiques,
figées à nouveau dans le mépris du monde ;
la terre dévorer sans bruit
sa nourriture épaisse ;
les haies et les bosquets soudain nus
piqués de baies toxiques d'églantines ivres
enserrés mordus par des lianes
mais c'est parmi eux, et des oiseaux rouge tendre
que les arbres attendent, tuméfiés,
une main et la taille.
L’herbe s'insinue
phosphorescente et réjouie
entre les membres de jais
des vivaces étiolées.
Toute volonté devenue indécente
en ce carnaval fantasque et aventureux,
il ne restait que participer d’un geste heureux :
pisser d’aise à toute heure dans les allées de pierre.


L’hiver ajoute des lois si hautes
au codex des saisons
qu’une seule aube
étrangement sombre
peut abattre une volonté de fer.
Rigueur contre rigueur
éparpillée
chaque jour un peu plus
par le doux poison
du sommeil.
Jusqu’à la tentation d’en finir.

Les moissons de l’hiver côtoient
le vin de glace des vivants.

À l’heure bleue d’hiver
les foisons délirantes de mon esprit
s’arrêtent brusquement,
fasciné comme quand aux croisées
d’ébène et d’ivoire
du damier d'un jeu d'été,
une cétoine dorée vient de se poser.
La dévoration par l’instant
que l’on sait si précieux.

 

À moi alors les chemins perdus
d’où je ne ramènerai jamais rien de tangible.


On reste loin des perdrix, à peine
danse-t-on, sans espoir, un pas de deux
auquel elles semblent consentir
entre pause et doux regard,
sans jamais se laisser
étreindre.
Leur crainte en apothéose, 
en brassée puissante :
l’envol.
Et ce désespoir alors
de savoir être celui
qui toujours suscite
la crainte.

Ils étaient invisibles à l’orée du bois
quand moi j’ai crié
dans le giron de l’ombre
le nom de ma peine.
Un long galop fit trembler la terre
qui me donna une brusque joie.

L’esprit dessous sa pierre
ne cesse donc jamais
d’être touché
par la lumière.

Les fenêtres des cavaliers s’ouvrent plein est
sur un pays de cailloux et de terre blanche
ça et là bordée de bleu quand le ciel plonge.
On voit quelques toits et les chênes verts.
Dominant le pays, le mistral et lui seul  
peut nous faire reclus. Nous patientons
aux fenêtres, le maître-vent arase à l’infini.
Un ondoiement de force minérale
semble avancer sous les bourrasques folles :
qui chevauchent les chênes, ce sont des cavaliers
obstinés dans la tourmente, ainsi que nous sommes.

 

Il ne faut pas écrire il y a,
comme si on avait ouvert le ventre du monde.

Il y a des petits chemins
qui se font profonds
comme des tombes
quand passe le promeneur
venu au spectacle.

Aucun dieu ne renaîtra de la volonté capricieuse des hommes ou d’une mémoire incantatoire érigée comme un rempart. Partout les divinités se sont retirées dans les profondeurs du temps, dans un écoulement démesurément lent.
D’un cœur surnaturel. Qui a entendu sa dernière pulsation ?
Qui entendra la prochaine ?
Il ne faut que rompre avec l’autre cours du monde.
Et lire à nouveau les livres.

L’enfance, ces bordées d’anges aux petits pieds qui vont se blesser sans un mot, parce que rire ou saigner dans la forêt, parfois cela doit être pareil, on sème un peu de son sang, la mémoire mise en lambeaux de drapeau blanc dont on croit perdre les traces quand elles seront toujours là obstinément dissimulées, des traces comme des clous plantés au revers de l’esprit. Des goûts qui sont aussi des contournements d’autre chose. Des convictions pour calmer l’effroi. Parler pour ne rien dire. 

La manière dont on échafaude l’architecture de soi est passionnante si l’on a assez de paix peut-être, d’intelligence pour l’examiner.

Un chagrin d’amour est un moulin à eau infernal dont on ne sait pas si on est l’eau brusque étranglée dans le bief ou l’enrochement glacé, la meule sans mesure ou le grain brûlant. Cette noria qui s’alimente de ce qu’elle creuse. Plus loin dans les eaux tranquilles, plus qu’une eau lourde et trouble qui les empoisonne. C’est une affaire entendue que les femmes s’y complaisent et l’on s’y conforme, car qui sait si, lorsque l’idée se présente de s’en extraire par la volonté, ou l’intuition, ou quelque conception forgée, ce détachement anti-naturel ne ferait pas disparaître les horizons éternels. Cette malédiction de la visibilité, de la souffrance comme gage de valeur.

Appartenir m'est cependant une belle et riche manière de cultiver la tragédie de vivre.

Il y a cent dragons dans ma chambre que je ne parviens pas à chasser. Ils reviennent tous les soirs du vaste monde pour me le raconter.

Patience, je viderai le paysage de mes mots.

Quand j’écris que j’aime passionnément le parfum des fleurs de citronnier, il ne faut pas me lire avec l’âme légère, il est question de ma vie. Je suis propriétaire, sans doute, de ces vastes vergers de citronniers mais c’est une apparence commode et creuse ; importent à peine quelques décisions. J’aime terriblement tout ici, dans cette profonde intimité des kilomètres à la ronde. Je pourrais presque désormais tracer sur une carte les contours au-delà desquels mon esprit est saisi d’une soudaine mélancolie : vers le nord par exemple, c'est la troisième crête, à partir de là certains signes m’échappent déjà quelque peu.
Je ne me lasse pas de partir et d’éprouver cette crispation de mon for intérieur quand je m'éloigne, il me semble parfois pouvoir sentir une très lente tension exercée sur les fibres invisibles qui me relient à cet endroit, certaines fois je perçois jusqu’à leur arrachement, et cette mélancolie serait l’expression (mais pourquoi raisonnable ? le fut-elle toujours ?) de l’osmose vitale en train d’être rompue, la plainte psychique de mon être qui se refuse à la séparation.
Ce n’est pas un refuge.
Le lieu de la combinatoire infinie de signes que je connais, cela est plus juste.
Il n’y a pas eu de véritable commencement, tout était là et j’en faisais partie.
Il m’arrive de caresser les branches couvertes de fruits, de humer la terre au creux de mes mains, de garder pour leur parfum le trop-plein de fleurs sur une assiette, tout cela parfois sans y penser, plus souvent je ne fais tout cela qu’en me demandant si moi je manquerai au paysage.

La rudesse surgie dans la fosse tropicale d’un atelier parisien. Le rouge gifle aux joues des repasseuses, qui font aussi les fleurs, les soldats.

Là-bas une silhouette maigre de jeune garçon s’éloigne sur la route, le pas décidé, un peu brusque, inégal même, comme s’il était sur le point de taper dans un caillou sans en trouver au bout de sa chaussure, les épaules sont batailleuses tandis que les bras traînent un peu en arrière, les paumes ouvertes dans une perpétuelle offrande au vent, un délice têtu que je connais bien, défiant la certitude qu’il n’en restera rien.
La silhouette s’arrête souvent et regarde le paysage. Les poings sont sur les hanches maigres. Le visage qui pointe légèrement sous la capuche pour un bref examen est dur et fermé. Je suis émue, mais il y a que je sais.
Je ne la rattrape pas trop vite, je goûte de toute mon âme l’instant qui va venir, sa manière depuis quelques temps de venir prendre mon visage dans ses mains pour embrasser mes joues avec une franchise charnelle que j’avais oubliée. J’imagine que je sens peut-être la pomme d’ambre et le cresson des fontaines, qu’il y a des étincelles sur mes joues et que sa curiosité mangera aussi cela. La vérité c’est que cette rencontre va de soi depuis le début puisque nous habitons deux collines voisines et que je cultive l’évidence du visage connu, le moins possible secourable, avec une semblable aridité. La saveur de Rose c’est d’avoir 90 ans et de les avoir menés jusqu’à cette entière brusquerie juvénile, caustique et sans appel.
J’ai appris que nous nous levons à la même heure. Nous humons sa soupe du jour.

Je dois toujours m’en aller, nous en convenons ; tout ce qu’il faut faire, ce genre de choses viennent ; après des bulles politiques et son effarement sans étonnement du devenir humain.
Demain si possible, quelque part sur la route pouilleuse au soulan* ou à la maison.

*[l'adret]

L'attention au danger s'est allumée à l'instant où les oiseaux se sont tus. Le vent venait de reprendre l'empire. (S'aiguiser à tout.)

Le tempérament organique de chaque chose si délicieusement sensible dans la respiration universelle qui se déploie après une pluie froide.

Le cabanon au fond du bois est pris par la végétation avec une lenteur sous-marine. Plus rien à sauver. Un consentement obstiné bruisse.

Une flaque fait bain aux oiseaux, c'est plein de brusquerie, de patauge innocente et la similitude d'avec quelque enfance éclaire le chemin. 

Le merle a gagné en profondeur, en une sorte de tessiture de rubis dans le noir, le moelleux aggravé d'un Cahors. Un obituaire chantant.

Il faut parfois se laisser pour se hausser, encore, et dans ce geste être pris par toute la beauté à l’ouvrage dans les raisons du ciel.

Comme les grands fleuves de ce monde, mais de secret, l'iris.

Carrière de rose
des sables insensés.

OUM CHALOUBA

Violent désarroi qui surgit après avoir croisé le regard de P., dont la photo revint sous mes doigt en cherchant une phrase dans un livre mince. Alors j'ai emporté bêtement les deux avec d'anciennes petites craintes d'oiseau qui ne saisit rien au déroulement du monde, puis voilà que la brume d'eau interdit pour l'heure d'aller remuer les buis pour y enfouir mon désarroi dans le parfum surabondant d'un passé qui se tenait encore à peu près (interdit de paix dans un monde aussi peu important qu'une tête d'épingle).
Tentative de penser qu'il faudrait prendre rendez-vous pour le lendemain lundi, cinq heures, celles du matin, et le ventre vide s'il vous plaît que nous ayons le plaisir de déjeuner ensemble en ayant très faim. Pas de destination prédéfinie, mais pile ou face pour un côté plutôt que l'autre. La pièce s'égarera dans l'herbe, il sera dit que ce serait donc à travers champs, cela dit non sans une intense émotion secrète car il ne tardera pas que nous nous donnions la main sur ce parcours semé d'embûches sous le peu de lumière de lune, et encore, demi-perle.
Sur cette photo, P., dix sept ans, empruntait à peine aux aînés. Les résultats n'étaient pas modestes mais il s'efforçait de l'être, ou plutôt il s'en foutait, il se laissait entraîner sur la scène pour commencer à jouer un grand rôle. Sur cette photo il pose devant la maison familiale, on aperçoit le jardinet qu'il n'a jamais consciemment regardé ; à l'arrière une bande de terre à travailler à laquelle il n'a jamais rien voulu comprendre. Lui, debout, ou plutôt campé durement, on ne peut pas imaginer combien sauf à avoir eu le loisir de s'appuyer sur son bras, les samedis sur la glace. Gentils conciliabules avec ce garçon troublé par la vie qui se dérobait sans cesse devant lui. Moi j'avais la constance du moineau qui aimait bien ses miettes, il me disait drôlement vieille branche pour qu'il n'y ait pas de malentendu entre nous. Gentils conciliabules à l'entrée du parc : tu promets, tu ne m'as pas vu cet après-midi ?  Il s'en allait par là, il rentrait à pied, les patins à glace pesant aux lacets en équilibre sur l'épaule. Mais il ne suffisait pas de rouler des mécaniques, il aurait fallu travailler. Un jour il partit plutôt remplir le rôle de l'uniforme, tout à coup, sûr de lui.
Bientôt la fourragère, éparpillée à Oum Chalouba.

16/11/2016

Perles d'eau d'Abyssinie

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)*   ευχαριστώ, γιώργος

 

VANITÉS

Je veux le repaire idéal pour une projection radicale et sans réplique de l'intérieur de ma propre tête à des lieues et des lieux de tout ce qui est connu, pour m'en débarrasser. (Faire l'enfant en visite ; pas même l'enfant, le furet, l'écureuil, la souris. Le vent sous la porte). Tout déposer là, désarmer s'il est encore possible. La petite parenthèse fourmillante de l'existence, le grand éventail solaire, le désir, la carriole chargée de tout de rien, les coupons de soie inutilisés, le bouquet de beau cœur, la nécessité, les poches toujours vides, le menu trésor des mots qui tient dans un creux de la main comme ces osselets polis et brillants à force de s'en être si adroitement servi. Il ne sert à rien.

Le bord du monde est hérissé d'instincts, je vais rester là.

Accepter les distances, le vide interstellaire, les univers parallèles, le grand mystère. S'effacer dans la conscience du déjà dit autant que les mains s'enfoncent dans l'humidité de la terre, et appartenir à cela. Je n'ai jamais prétendu à rien d'autre.

PALIMPSESTE

« Il y a près d'ici la triste colonie française d'Obock, où on essaie à présent de faire un établissement; mais je crois qu'on n'y fera jamais rien. C'est une plage déserte, brûlée, sans vivres, sans commerce, bonne seulement pour faire des dépôts de charbon, pour les vaisseaux de guerre pour la Chine et Madagascar. »
Arthur Rimbaud aux siens, Aden, le 07 octobre 1884

« On se retourne tout à coup /comme on voudrait fendre du bois /mettre le feu à tout / comme je l'ai mis voyez-vous /d'Obok à Lalibela. »
Manset, Obok

De passage à Obock, mais le sieur de Monfreid n'y est pas de quelques jours et personne ne sait me dire rien. J'ai fait le tour, rien, je ne vois rien encore dans ce désert de sable et d'eau qui ne soit inutile et abandonné, mais j'ai coutume de mon regard noyé quelques temps par mon esprit perdu. Je suis logée dans une petite chambre sans confort aucun (pas même une chaise) où mon peignoir de soie et ma brosse à cheveux en écaille ont tout à coup la saveur d'objets que j'aurais volés ou que j'aurais eus dans une autre vie. Hier j'ai trouvé dans un meuble bancal toutes sortes de revues pleines de ces images du monde lointain, écaille pareillement, soie et parfum dont j'ai le souvenir encore. Un vieil appareil photo, des précis de topographie, un dictionnaire de la langue amhariñña, et puis L'art de la guerre que j'ai pris avec moi ; j'en rapproche la lecture de l'horizon sec qui m'est donné ; j'attends donc dans cet état d'esprit.

 

LOIN LA CELLULE EN PLEIN CHAMP

Seize juin deux mille neuf, Lombez est juste un petit peu trop loin de tout encore et rassemble ses franges sous les couleurs fanées de ses crépis ou celles furieuses des coups de peinture, elle ne montre que des chats maigres et pouilleux, on l'entend à peine par une fenêtre ouverte. Les façades y semblent toutes s'être figées à la vue de l'amère déchéance en cours d'une bourgeoise muette qui se laisserait aller, peut-être encore un jour ou deux, ou dix ans, le temps que celui-ci ou celui-là décide de livrer la ville. Elle ne sait pas ce qu'elle va préférer, alors elle retient sa respiration et se fait toute petite. Car quel cours prendra alors le flux souterrain qui ne s'entend pas ? De quelles sources viendront les flots d'intérêts et où se déverseront les boues proprettes des intentions ? On recoudra l'hymen, on dotera les belles. Welcome. Les plus teigneux accrochés là enverront mille regrets menteurs aux cadets dispersés par le vent sauvage de la mobilité, mais longtemps partis aspirés par le monde ceux-ci reviendront, sans doute chassés par des vents contraires, ils reviendront en bataille vers ce cœur de petite ville pour la ranimer, la conquérir, peut-être même simplement y vivre en ayant apporté avec eux la sagesse qui se sera écoulée des plaies de l'arrachement. On sera peut-être loin de tout, et ce sera très bien. Tout le monde réapprendra à vivre ensemble, tous les jours, à longueur d'année ; la (bonne) volonté se conjuguera à l'impératif. Est-ce que le bon grain de l'humanité sera pour un temps égoutté de son ivresse ?
Le long des routes sinueuses il y a des herbes folles où se mêlent quelques avoines. Sur les riches routes des crêtes on pourrait toucher les toits des fermes allongées ou tapies entre les arbres. Collines, haies vives où explosent les fleurs des mûres, champs qui bordent de minuscules bois. Friches, assolement. À perte de vue des cultures, des champs, des collines. Bientôt tout cela peut-être à pied ou en vélo, il faudra attendre, pour voir plus loin, que notre énergie musculaire nous y porte (sinon tant pis mon ami, nous rêverons).
Sur les hauteurs de Lombez, par la vieille route qui mène à Saramon, un s'est lancé à planter du lin. J'en ai des images fugitives, le souvenir d'un ruban au matin, d'un bleu hollandais si frais ; à midi une nappe alourdie mais du violet le plus tendre ; ici des turquoises délaissées sur une mer céladon piquetée de délicats points de poste blancs qui chahutent, ce sont les papillons ; puis là sous le vent, sombrant au vert, comme une eau dormante un jour d'orage. Une flaque d'aigue-marine sous la lune.
Un jour, à mi-chemin, nous aurons comme ces moniales entrevues et laissées à leur paix, le même discret fou rire, cet intérêt détaché ; la simplicité soyeuse du choix d'un habit.

20/10/2016

Pivoine à l'automne

 

 

Splendeur et décadence entre les lignes humaines,
mais la pivoine est ignorante du charme trouble
d’être si opulente, pesante à son feuillage,
un dôme d’ombre en beau papier.

Fruits, gemmes vertes ouvertes sans pudeur.

Septembre, octobre, la bouche de plus en plus sèche,
les joues colorées, la rondeur cassante,
cette vive attention à la mesure des nuits.

Puis tombe la pluie, ruine l’habit.
Savoir se retirer, faste précaution,
sous les haillons qui signent humblement :
splendeur endormie.

29/09/2016

Per-fumare (n°48 ?)

 

 

Dans les chemins du bord des champs, les sureaux noirs 
ont au petit matin un très lourd parfum de saine crasse
qui monte accordé à la densité sourde du feuillage,
avec de temps en temps une nuance fleurie, aussitôt regrettée
mais presque melliflue, l’énoncé d’une menace tendre.
C’est la longue nuit des bêtes qui parle dans le remugle étoilé.

 

Un parfum est des récits qui n'ont un titre que pour pouvoir être relus. Un parfum est des histoires à raconter dont une seule a été véritablement écrite, moitié par des mots, moitié par des signes, l'originelle perdue à tout jamais dans le souvenir oral de son élaboration. Le temps de l'alchimie n'est pas révolu.
La trame d'un parfum est consignée dans la géométrie triangulaire (ou quadrature pyramidale) de ses notes qui sont des amers imprécis soumis à des familles évanescentes où les lois changent et dont on réécrit l'histoire.
À partir de la note de tête, et plus exactement à la seconde où la narine est perforée par l'invisible du parfum, jusqu'au plus profond de la coulée spatio-temporelle possible ici-bas, tout est réécriture d'invention, motif de conversation, interprétation, citations, correspondances, introspection, inquisition ou madeleine, miroir ou appât, confession, récit mnémotechnique, identification, course-poursuite, cristallisation, littérature et références de civilisation, tissage savant des traces humaines les plus lointaines, révélation, re-ligere, mystère. Des mots encore et toujours à la recherche du sacré : per fumare une abstraction, ou l'invisible.

 

Lavande 1*


Refaire à l'infini le parcours violet d'une brassée de lavande dans les rues bavardes, en riant, un mouchoir imbibé d'alcool fort, pressé sous la narine. La lavande a été volée aux hommes, à en être d'humeur à les défier. Spécialité de l'individu ? Le feu puis le fil, le tranchant dans la fournaise d'une forge en plein juillet. Je bois, il est ivre ; il s'écroule, je l'entortille dans son tablier de cuir et je serre les cordons. Longue contemplation de l'animal qui bouge à peine ; je le fouille au corps, passe encore le temps en grignotages gourmands si bien que l'un dans l'autre il m'endort. À minuit sombre, d'élégance retournée, comme on le dit d'une fine pièce en peau chez un pélégantier, je dansais toujours dans ses bras (tel est pris qui croyait prendre).

* Fourreau Noir / Lutens

Lavande 2**

Les derniers épis les plus odorants (c'était tout ce qui était possédé) encore souples sous les doigts ont été posés en offrande sur le sable brûlant, au pied du mur d'une citadelle nue ; le feu prend on ne sait comment tandis que s'envolent dans l'air chaud les grains que l'on suit du regard. C'étaient les derniers grains et les plus beaux, alors de s'en défaire le bleu s'est troublé de larmes. Tout pourrait se finir ici mais les tiges fines de la lavande, ces maigres bois parfumés sont devenus rêches et quand on les froisse, s'écoulent quelques gouttes d'huile sèche. Mais qui offre cette fois dans le brûle-parfum, un grain d'encens, un grain de résine ? Au réveil, dans le linge ou dans la cendre on trouva des perles suaves et dans le vent de lamelles vertes qui les dispersa, le goût des dernières amandes brûlées au rhum qui ne quitterait plus jamais la peau (où l'on ne perd jamais rien à se donner).

** Gris Clair... / Lutens

 

10/09/2016

Paysage, silence et

 

Au bout d'un chemin andalou, dans la province de Malaga 

C’est un paysage rêvé du dévonien,
un massif effeuillé en longues strates douces et
accrocs telluriques ourlés de remords,
kartisque donc, comme un immense missel
à ciel ouvert, un missel ocre et blanc
éclaboussé de murmures fossiles,
de spirales papelonnées,
et de somptueuses ammonites
qui à force d’être parfaites de limites et d’élans,
inspirent le mystère d’un ordre supérieur.

 

 

Silence et

J’ai toujours vécu dans le silence
d’un lent écoulement d’or
imaginaire et les songes d’opaline
d’une parfaite chambre à écho
où je cochais d’un doigt sérieux
la moindre diérèse ; Baudelaire,
mon Dieu, savait y faire, mais
pensa-t-il jamais au difficile violier
que je viens de cueillir à l’instant
de votre bouche, pour mon plaisir. 

 

 

25/02/2016

Parfum 19*

Elle eut le geste parfum pour balayer l’instant d’avant. Elle pensa : c’est fou comme un parfum, pour ce qu’il recèle de gloire (c'est-à-dire qu'il est un agrégat – mais le mot gloire est plus juste pour dire cette accumulation dense de particules en nombre infini tout droit issues d’un passé sensuel) un parfum peut changer une femme, la faire passer de petite-fille embarrassée avec trois mots, jolie souillon dévouée aux marbres, pâle employée modèle, à conquérante en basse continue.

Ainsi elle aimait la première averse métallique qui éclaboussait de son alcool fort le désordre général, le temps d’être rejetée en arrière par cette lampée de rhum trop vert, à la puissance térébrante, mais nécessaire à une entaille verticale dans l’épais rideau du temps. S’ouvrait alors une plaine d’iris fauves fauchés en pleine verdure, soulevés de rhizomes, qu’elle parcourait avec l’ivresse des beaux malheurs et la bouche longtemps fourrée de bergamotes presque trop mûres, discrètement avide de se pourlécher les doigts de leur beau sucre orange, piquant de poivre, semé de fleurs, devenu fleuve narcotique frissonnant du même silence trouble que celui des végétaux sous la neige et du mot réséda, glissant aux pieds des arbres dont l’écorce lisse poudroyait au moindre souffle jusqu’à son lit de mousse, la secrète essence donnée dans les grandes forêts de chênes qu’elle avait connues pendant les mille ans de son enfance.  (Et quitter la forêt, vêtue et résolue de pied en cape.)

 

* un parfum Chanel, N°19 créé par Henri Robert (1970)

12/01/2016

Papier bulle

Ton altérité comme un papier de verre parfois m'écorche, me blesse ou me malmène, alors de la voix — plutôt papier chiffon, tu essuies mes larmes.
Des heures de qualité papier de soie à ton exquise prévenance, en plaisir fou d'aimer certaines mêmes choses, joue contre joue (poudre et papier de riz) comme lorsqu’en visite au musée Guimet (papier chinois).
Je lis beaucoup sur papier vergé, j'écris un peu ici (tu sais comme je raye, papier mâché ou brûlé) et là cet écran ressemble plutôt à du papier bristol.
Je crois que tu m'aimes peut-être un peu trop (papier à en-tête) mais tu sais me donner chaque nuit (papier cristal) une jolie petite nuit (archives privées) et au matin, rosée soyeuse, le visage serein comme papier vélin.

 

 

 

LE PETIT VOYAGE AUX POMMES

Le périple avait été soigneusement préparé grâce aux cartes les plus détaillées de la région. Collées un temps bord à bord, elles firent une longue traîne de papier à travers la pièce où nous passions en géant sur la terre blanche parcourue de vaisseaux colorés. Une grosse veine bleue attirait le regard, nous couchait là amoureux à ses flancs, les doigts mêlés fouillant la source imaginée des deux sources, les futures endormies. Le périple avait été appris, c'est à dire que nous avions appris les noms. L'on partit. Nous étions sur le quai, le premier nom à atteindre était à quinze kilomètres, il était déjà tard.
Je veux l'air du soir ce soir-là.
Je me souviens de cette première nuit après les quelques kilomètres fébriles dans le jour, à toquer aux portes des maisons pour trouver un accueil qui ne fût pas inquiet. Dans la nuit offerte, nous rouvrions discrètement les volets pour ne pas manquer les lueurs de l'aube afin de repartir sans peser à nos hôtes et retrouver notre liberté. Il faisait bien froid pour manger des pommes en solitaires sur les petites routes des tout petits matins, alors nous marchions vite sans parler, sauf pointer du doigt et dire un nom. Sur les nappes de rosée on essuyait nos mains du sucre des pommes.
Accumuler les longues pauses, il ne s'agissait pas d'arriver quelque part.
Parfois, traverser et refaire le chemin en sens inverse sur l'autre rive, rien que pour voir.
Siestes dans les champs, siestes au talus ; les petits réveils inconfortables, étrangers à nous-mêmes à l'abri des arbres aux silhouettes familières.

Je voulais remonter vers là-bas, aux deux sources, se coucher à écouter le bruit de l'eau, c'est tout.

Chaque éclat entrevu était digne de nous faire faire un important écart sur le chemin, mais le souvenir de la carte s'estompait, alors nous les cherchions, trouvions des impasses qui menaient en à-pic, revenions en arrière, perdions du temps encore, nous le reprochant, tâtions de la rage des êtres perdus sans recours, mais à peine, à peine perdus.
Perdus dans des bois transparents, heureux de quelques centimètres de mousse sèche où se déshabiller. Les flancs chauds à rire et à chercher un temps le son nouveau de ce lit ouvert.

Le petit voyage aux pommes, le voyage de rien du tout.

 

POMMES ET RUBANS, LE NOUVEAU PÉRIPLE

Je suis d’un village où les pommes d'hiver qui venaient des jardins ne pouvaient pas être consommées en un bête geste gourmand, elles ne pouvaient pas être prises, croquées, sans y penser. Dans mon village, les pommes qui venaient de nos jardins étaient accompagnées de leurs rubans, qui désignaient pour nous à la fois le ruban de papier et la petite capsule de fer-blanc dans laquelle on le plaçait. Le tout pesait quelques grammes et mesurait à peu près cinq centimètres. En juin ou juillet on serrait les pommes dans un petit pochon de papier blanc pour protéger leur maturité, cela se faisait sur une semaine ou deux au gré de l'inspiration et des visites. L'inspiration pour écrire quelque chose sur le ruban et le déposer dans un des pochons que l'on serrait autour d'une pomme. Les visites de ceux auxquels on demandait aussi une pensée, un souvenir, un souhait ou un mystère à écrire et le confier à une pomme, et au temps. Tout cela a quelque chose à voir avec la maturation bien sûr, la méditation, les mots littéralement suspendus, l'empêchement à les reprendre, le dévoilement, l'accomplissement et le don (d'autres choses sans doute ; la trace).
Je me souviens du carton à chapeau en cuir cannelé, rouge passé parce que le cuir coloré avait fondu sous les mains qui le manipulaient à cet usage : recevoir tous les rubans à la récolte des pommes. Des instants, leurs images serties par le cerveau, pourquoi celle-là ? Trois fraises pour lesquelles je m'accroupis au jardin, me sachant prise par un regard, de dos ; un matin d'août après le violent orage de la nuit, la revue inquiète (moi, adolescente, inquiète pour la récolte des pommes, c'est fou) de tous les fruitiers et les précieuses pommes en robe blanche. L’époque d'un temps assez lent et désœuvré pour que le canal des sensations ait pu être percuté d'un seul soir violet et ses centaines de lampions blancs immobiles dans les pommiers. Le vieux dictionnaire et quelques mots brusquement nés à l'esprit : diorama, majolique, nacarat, ipséité, lesquels seront toujours empreints de l'odeur des vieilles pages, du regard qui cherche à tout prix à fixer leur sens dans le monde qui s'éteint avec le soir, entre les lignes presque effacées et celles du paysage familier, le verger dans l'ombre complète refermée sur les autres mots. Il me vient aussi l'image de ma petite main (presque la mienne d'aujourd'hui) disparaissant dans le fouillis des rubans légers à la recherche pleine d'espérance du ruban qui devait venir à moi, ses mots qui devaient parler à mon seul cœur puisque c'était mon tour, mon privilège de choisir un ruban, celui qui m'était destiné pensais-je de toutes mes forces. Ce genre de chose qui peut paraître folle n'a jamais quitté mon cœur. Je n'y joue pas, les terres éloignées de mon enfance ont été puissamment labourées et ensemencées et je jaillis toujours de cette irrigation.
Je me souviens aussi de ma volonté têtue et aveugle à tout le reste, des jours durant, d’avoir cherché à toujours me rappeler l'emplacement précis de tel ruban sur l'arbre parce que des mains on ne peut plus aimées l'avaient déposé là ; jusqu'à l'inquiétude d'une rentrée des classes ou l'attention tendue vers quelque chose d'autre - une lecture, un dessin à refaire, le souci de mon propre visage quelques jours de pluie successifs, et voilà le ruban qui s’était perdu, confondu parmi ses semblables, à en détester cette pratique stupide et cette attente du mot doux. Puis l'hiver venu, reprise par l'attente, oublieuse de mon mépris d'hier, incapable de me voir en cette sotte girouette des jugements comme des sentiments ; la proie de la tentation de l'inconstance ou la servante d'un élan mystérieux ?

Et puis un jour des rubans par centaines, trouvés dans une boîte tout en haut du placard de la chambre du mort, des centaines de rubans retrouvés, et dedans des mots. L'un en date du 05 juillet 1976 (« il fait trop beau pour que j'aille travailler, gros nuages à l'ouest, mais sans vent. Demain on fauche ! ») pour lire la très classique chronique météo de mon père, de celles que je craignais toujours d'attirer à mes mains plutôt que quelque belle phrase à la scansion propre à frapper mon esprit-tambour. Un autre d'une écriture inconnue, mais au délié inimitable de certaines lettres des élèves de jadis, je dirais donc une vieille amitié de la famille ou un voisin de la même génération, en date du 28 juin 1973, qui disait : « Mes chers amis, je vous remercie pour cet agréable moment avec vous. Toutes ces forces prises dans la permission de ne rien faire, grâce à vous j'ai appris quelque chose. Vous dites que l'hiver me répétera ce jour et sa leçon. On verra ! » (mais ruban non signé). Le troisième, signé Alice, en date du 21 juin 1978, complètement incompréhensible de prime abord : « Mirava il ciel sereno, Le vie dorate e gli orti, E quinci il mar da lungi, e quindi il monte. Lingua mortal non dice. Quel ch’io sentiva in seno. » Mais depuis j'ai trouvé, ce sont des vers de Leopardi : "je contemplais le ciel serein, les rues dorées et les vergers, là-bas la mer au loin, et là les monts, langue mortelle ne dis pas ce qu'au sein j'éprouvais". Je ne sais absolument pas qui est/fut cette Alice si cultivée qui passa en juin 78 et put citer de cette poésie que mon père détestait. Peut-être une promeneuse, séduite, je la verrais bien ainsi, par la joliesse de nos pommiers comme l'affabilité du terrien, son invitation comme il savait faire, envahissante, cette authenticité inimitable de l'homme de petite condition chez qui on fait une pause, auprès de qui on dépose le gros sac des prétentions humaines et leurs classes ; guère longtemps, l'aurait-elle pu, elle n'aurait pas pu ne pas se rendre compte de tout ce qui les séparait. Pourquoi vinrent à ma main ces vers de Leopardi ?
J'ai de beaux hivers à venir, pommes et rubans, à attendre quelques rubans datés et jamais découverts à l'époque. Pommes et rubans d'hiver comme apparition du monde pressenti alors. Ou je ne sais quoi. J'attends quelques rubans datés.