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26/09/2017

Septembre seul

Septembre tout en ciel, une armée de grands Maîtres
juchée sur votre tête, comme ce Van Ruisdael
qui n’est pas mort certainement, il peint encore
des citadelles de nuages gris-vert
dont on s’émerveille tant
la complaisance a la mégatonne légère.
Peignez grand Maître, peignez
mais ne nous épargnez plus,
jamais,
la meurtrissure du soleil.

 

 

 

 

 


Il y a quelque chose qui déguerpit en septembre,
l’étiage dans la précipitation,
le raffinement des sucres arrêté
à l’été par un matin de glace.
L’orage qui fait les jardins dérangés
ou la crainte imaginaire
d’un rendez-vous manqué.
Les feuilles de plus en plus fauves à l’esprit,
certain jus épais attrapé d’un coup de langue.
Est-ce que le gibier tremble ?
Le frisson trouvé dans les eaux crues.
Et l’omble chevalier ?
Aimer cela va sans dire.
Septembre dévore puis se sauve.
[parfum de septembre : dans une grange bâtie sur des rocailles roses, lire un à un les bouquets renversés d’aromatiques, aspirer leur bois vert à chartreuse jusqu’à un profond écho de baume et de miel]

 

 

 

 

 

 

Septembre, toutes affaires cessons
Sisyphe, à mi-chemin des mauvaises herbes supposées
sous le galop monstrueux d’un orage,
cette inutile relecture des âmes,
et préférons le craquement des écorces
d’un Niagara terrestre au danger primitif.
High voltage au laçage désordonné,
d’un bleu corsé, à son déchirement
d’encor plus haute joie.
Béni soit le ciel qui offre ensemble
le temps primordial et le parfum d’ozone.
Palpiter à l’envi, quoi d’autre pour relier
le tonnerre et la pluie
qu’un gémissement qui serait pris
à la lecture intime
par un doigt mouillé de cyprine.

 

 

 

 

 

État de la matière vivante.
Je m’assis et demeurais
sous la cascade
du parfum des fruits,
dans leur écrasement
jusqu’à la plaie onctueuse
mouillant le sein de la terre.
C’était dans la paix un carnage –
Mais non, pas de carnage,
l’ici ne sait pas cela !
Ne sait pas plus septembre seul, d’elle,
que du sang le vermeil ou la taillade brève
des faux jour vendémiaires.
Ici est le génie, au long cours naturel.
S’y baigner — être soi-même
et l’autel et l’offrande.

 

 

 

 

10/04/2017

Silhouettes V

S.


Elle croquait des noisettes, à son doigt une opale.
Voilà le souvenir, l’épingle à ma mémoire
d’où s’écoule un acier aux vertus de cordial :
son rire, comme sa phrase sans défaut,
étaient semés vivants
de silences divinatoires.

 

 

 

Élisabeth


Élisabeth traverse les miroirs.
C'est visible dans sa démarche, la tête haute
et l’œil éclatant. Sabre au clair féminin
dans vos regards appauvris de piété commerçante.

 

 

 

Veillée rose


Ah cette aurore... je me souviens,
j'avais attendu des heures
la faveur de sa visite, puis son aumône, puis rien.
Mon cœur à modeler
était comme pendu
tout dégouttant de sang ;
mais la charpente était de cathédrale.

 

 

 

La toute petite sœur de J.


Nous sommes au-delà d'un cœur
qui en a fini de rouler jusqu'en bas
de la pente aux mille morts et de ses ronces.
Sortie décostumée. Elle est maintenant
d'une fraîcheur de louve ayant trouvé les arcanes ;
dans ceux du piège à petite-fille qui enserrait son esprit.

 

La toute petite sœur de J. II


Un jour de grand désarroi, j'ai fermé les livres.
Ils disaient pourquoi, ils disaient parce que,
sans raisons, jacqueries, rebellions, débauches.

Ma sœur, ma sœur, est-ce vivre, recluse ?
J'ai l'amour de Dieu pour mes soifs et pour mes faims,
c'est mon bien me dit-elle. Et toi ma sœur, comment vis-tu ?
J'ai des mots, le silence
et des pommes allumées,
j'en nourris le divin qui s'y entend.

 

 

 

Repaire


Ils se retrouvent la nuit,
dans l'herbe sous les chênes.
Leur domaine est dans la nuit,
entre le doux effort à tâtons et la chaleur des souffles,
l’extra-lucidité.

 

 

 

Enfants


Normalement l'âge taille dans les enfantillages
mais elle obtint cicatrices apposées dans leurs paumes,
le serment enseigné comme une grâce.

 

19/01/2017

Les silences de janvier

Depuis que son nom est su
janvier commande ainsi.

Dans le silence de janvier aussi,
le plus criant est ma conscience
de l’ordre supérieur du lieu et du temps 
dans la matière écrasée
l’empreinte spongieuse
dans les fondrières gorgées d’eau
le rouissage industrieux des vertes hauteurs
sous l’œil compassé des troncs
dominés par la ramure impériale,
partout une fête incompréhensible
immobile et nue
que soulignent en cadence
de jour comme de nuit
les rafales de pluie.

Les scènes de janvier
sont le contentement étrange de la mémoire.

Aux boues limoneuses, janvier substitue
en une nuit [comme ça]
de richissimes glacis, corail blanc des forêts
comme fortunes de joailliers
jetées, hilare, à la face du monde.
Et le promeneur, couillon, qui soupire après
tant de beauté dilapidée à perte de vue du commun.

Mon tout pétrifié par les glaces
ne souffre pas, mais il attend
que finissent les grands travaux.
[foin de joailliers]

Les chênes se défont les derniers
d’une nouvelle litière au sol des forêts
que l’on pare d’émerveillement
pour s’y avancer, malheureux,
il ne fallait rien toucher,
ne pas casser la glace,
ne pas briser les dentelles de givre,
car aux éclats du silence,
vous l’avez appris enfant,
le loup s’approche toujours.
Laissez-vous dévorer, vous l’avez bien cherché.
[dans litière il y avait : draps blancs et dentelles]

Lorsque le rouge est de mise, le grand jeu
c’est l’intérieur à feu et à sang. La chair plus sensible.
Tout l’univers ramassé l’hiver dans une chambre.

Être touché
par des gants de peau d’agneau parfumée vous ferait peur ?
[parfum de janvier : la flambée d’un sorbet à l’iris arrosé d’alcool de fruit puissamment tourbé font les effluves d’un cuir de Russie.]

Ce n’est rien, un cadavre de bête en sang,
en partie dépecé, toute sa matière de charogne
retournera tôt ou tard à la terre, à ses travaux,
aux bouillons alchimiques.

Pour berner sa conscience de janvier il suffit
d’un pan de bleu pur autour d’un pin parasol.
Mais ce blues tout à coup, vague
désir d’océan qui s’immisce inutilement.
Janvier commande.

12/10/2016

Silhouettes IV

 

Décroissance

Un homme fin a serré sur lui ses lumières,
en maraude sensible, égrenant les matières
pour une gourmande soucieuse des grands temps
qu’il charmait d’une esquisse à la feuille d’or et
promesse d’ébauche en pacfung et chrysocale.
Leur rire sans partage et leur amour plus encore.

 

 

 

 

Au musée

Dans l’ombre savante d’un tableau du Caravage
deux hommes parlaient trop, c'est-à-dire comme ils parlent :
dans un duel au sabre pour un air de madone.
L’un en splendide pesée des poussières,
l’autre velours et félin mais le cœur décoché.
Elle, limpide, venue de Sienne immortelle, 
qui laissait échapper entre leurs mots
la beauté d’un tanagra ressuyé de larmes.

 

 

 

 

Au monde

Courez, je ne sais pas même que vous courez.
Est-ce que le monde existe encore quand
je suis assez immobile, assez inexistante
pour voir le repos de l’oiseau bleu
sur une pierre au bord de l’eau.

06/10/2016

Silhouettes III

 

 

Un mot juste frappa son esprit au cimetière : l'enfant ensevelie.
Elle n’avait jamais dit ce mot auparavant.
Il lui sembla l’entendre pour la première fois,
et le mot disait l’enfant : ensevelie.

La pensée de l’enfant
— ensevelie, chantante
est toujours
à l’instant même où son esprit la touche
brisée ainsi qu’un cristal tombé.

Ensevelie dans la chute d’une clarté hyaline.

 

 

 

 

Il y a dans un petit coffre de bois exotique,
le précieux désordre d’une boîte à bijoux,
— son désordre, ses bijoux,
au milieu d’un flot de chaînettes
et de pendentifs qui furent
des exclamations, des souhaits vifs, des caprices
qui battaient et tintaient et palpitaient
à son cou quand elle dansait,
la médaille d’une petite Sainte bleu cobalt
cousue sur un ruban de velours,
et noué sur une tresse blonde.

 

 

 

Je n’aime plus que la lente pavane des chevaux.

Le bai-châtain de leur robe
en lointaine caresse
qui me charge de rêve,
disparaissant au soir
dans une brume épaisse
de lait de pavot.

 

06/09/2016

Silhouettes II

Je fus enfant
 
Je fus enfant né dans l’Empire et dans l’ombre
d’une femme heureuse, nichée dans ses étoffes
vertes, soies indiennes, tussores à grain vivant,
tissées aux racines du vent disait-elle,
fourrées de fleurs, d’oranger, d’oiseaux
et d’autres pailles dorées attrapées en chemin.
 
Mais dans vos étoffes violettes froissées de
vert sombre ma savante Princesse Néroli,
la nuit, savante Princesse, moi,
la nuit, je vous rêvais nue.
 
 
 
 
 
 
 
D'Aubusson l'esprit
 
Mille griffures et traits d'eau font tiges —
— tiges de braise verte depuis mille ans.
 
Mille ans abreuvés d’écritures noires 
font tapis de mémoire, lancé et piqué
de blancs pétales de quartz  — de filons colorés.
Et des abeilles de velours, et des lys cramoisis 
en un long semis de fleurs nouées,
où d’Aubusson fleurit,
l’esprit ré-enchanté.
 
 
 
 
 
 
 
 
Verdure
 
L'herbe du chemin s'essore sous mes pas, 
je sens une fraîcheur de laitue monter à mes chevilles.
Mais c’est aux orties que je vais offrir 
le dessus de mon pied tout blanc, 
à leur faux-air de menthe fraîche et
déshéritée, qui tendent les bras 
pour s'offrir en bouquet sadique, 
afin qu’à leur première piqûre,
dardée nouvellement,
je puisse refaire ainsi une petite provision, 
une petite provision de méfiance ronde 
pour me prémunir de moi-même 
parmi les autres.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À la Saint-Jean

À la Saint-Jean dans une toute petite vallée
— quoique de murs épais et cent vergers,
à l’heure damasquin et pierrerie
d’un long soleil de forge ou d’astronomie,
une nouvelle Pomone a été choisie
(il faut lire Reine des vergers.)

Pomone,
pour nous, avant le soir
sa fête, et votre robe vermeille
glissant parfaite ondine dans les jardins charnus
jusqu’au brasier de ronces de l’année,
et avant de tendre la main pour nous
à la beauté du premier fruit, vous souviendrez-vous ?

Du long harassement d’une année.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Le jasmin du boucher
 
Ce boucher avait de l’adresse
qui frottait ses mains grasses dans le jasmin
noué en gros berceaux à ses fenêtres. 
Il oignait ses tempes, en massait son ventre.
Les pétales collaient à sa peau sous sa chemise,
le froissement blanc s’accordait au drap
(le Dieu Pan n’aurait peut-être pas mieux fait.)
Il avait son cœur au bout de la hampe,
criait de joie en foulant les fruits.
Aussi pressées de caresses fleuries, 
on courait au musc.
L’alcôve suintait un épais parfum de lait.
Le bel été.
 
 
 
 
 
 
 
Un homme marche

Un homme marche dans une forêt d’eucalyptus.
Juillet distille un air brûlant et une ombre de cire,
bleue pâle. Le ciel est comme un grand pot
de calcédoine renversé. Les troncs pèlent
en feuillards de cuivre, en vélins desséchés.
La forêt est en bel ordre tombant,
poudré de mica bleu, un grand désordre
liquoreux au fond d’un verre.

Toujours ce goût, le parfum d’une femme
trempée près d’un grand feu ;
et l’homme touche à l’extase,
l’extase de juillet.

 
 
 
 
 
 
 
Μήδεια

Je me souviens quand Médée vidait de son sang
le père de Jason, lui reversant un sang neuf.
Le clapot parfumé battait à nos oreilles,
perforait notre narine, convulsait notre cœur :
la mystérieuse promesse nous liant à la terre
hurlait de puissance et s’égouttait en douceur.
Nous savions, alors, lécher le parfum des pierres.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Mardi

Dans les faubourgs de sa ville en feu, un homme
attend, on est mardi, il est presque midi ;
en dix-huit mois de guerre, on est mardi,
le mot est dépourvu de sens, mais beau temps.
L’angle ouest de sa maison a été emporté,
Dresde et Beyrouth immortelles fument
dans les faubourgs de sa ville en feu.

Mardi, il range sa bibliothèque. Non sans sourire
il inverse l’ordre de la semaine passée.
Du côté du mur déchiqueté, il place :
Manière de fortifier selon la méthode de monsieur Vauban
Images de New-York (seize dessins par Corneille)
Un fac-similé des Voyages de C.P. Thunberg au Japon (la partie Histoire Naturelle revue par Lamarck, professeur d’Entomologie et d’Helminthologie)
Discours de la méthode
Le Neveu de Rameau de Diderot
Deux tomes des Cahiers de topologie et géométrie différentielle


Plus tard (contemplant Dresde et Beyrouth immobiles),
la folie guette un instant d’inattention,
un déséquilibre de tout ordre précaire
pour enfoncer un autre clou :
l’agréable petite morsure du vide qui ouvre à tout.

Hier – était-ce lundi ? pour accéder aux vergers
par la voie la plus sûre, il marchait sur des crânes.