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31/12/2017

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Nastya

Chaque jour avait son rendez-vous changeant
où Nastya posait ses mains ainsi sur le tombeau.
Alors ses doigts vivaient d’imperceptibles vagues
à la frontière de sa peau et de chaque pulsation.
De son sang son cœur se rappelait des mots :
je n’ai pas toujours peur
de ce qui finira avec moi,
je nourris mon feu
pour la beauté de la lumière, 
seul mon esprit est trop grand
et projette des ombres,
que mon attention me tienne
comme au premier jour.

 

 

 

 

Les savoirs


Une horde de clarté
peut déferler à chaque instant
dans mon esprit
et tomber dans cet abîme,
mon esprit redevient
une forêt enténébrée
foulée de nacre.

 

 

 

Jade

C’est près des eaux lisses, ce coffre d’opaque
qui vacillait en de grands cercles
sous la ponctuation amusée de ses doigts
(et en d'autres ondines — hermine, jade, céladon
— icelles d’où venues ?) de tant de mots
palpitant jusqu’à ses pieds,
que l’enfantine apprit le plaisir
de mordre le diaphane.

 

 

Un angle de granit où un mystérieux anneau
s’écoule en un bandeau de rouille dans la pierre.
La couleur est aussi la source,
latérite une amoureuse tropicale,
le goût du voyage à perte de vie,
latérite saigne de n’être pas restée
cachée sous la forêt tropicale mon amour.
Ou : incendie rituel de la corde menant
à l’anneau qui ferme le tombeau, emmuré.
Il y avait quelque danger à y grimper,
peu de fissures entre les pierres font
une sandale perdue,
le pied longtemps tremblant.
La mort ne se fait pas à la beauté dure de nos histoires.

 

 

 

Saint Front, en plein bois un redan de calcaire
imposé d’une chapelle à l’aplomb de la rivière,
son cimetière est clos, révolu, pacifié
parfaitement narquois
avec des encoches versifiant au marbre
d’élégants fantômes, des outragés sans nom
peut-être des putains ; tous avaient sûrement croqué
dans des pommes vertes, léché leurs doigts.
Quelques cadavres là-bas en bas au fil de l’eau
n’auront jamais troublé ce beau jardin de mousse
non plus que tari la source du Sancy.

 

 

 

Dianthus nocturne (à Y.)


Il y avait dans ton enfance de ces mélanges
des œillets gris clair et chair couvrant la terre
dont le parfum recherché montait le soir jusqu’à ta tête
sans cesse poursuivie par des lettres à l’immortalité
(comme Ys est le nom de celle
    armoriée sous la surface de la mer),
mais bien moins capricieuses à se donner
que celles entrevues au fond du livre refermé.

 

 

 

Patente


Des noisetiers, des cristaux gris bleu,
les romans maritimes
et des encens précieux
aux pieds des forteresses de ce temps ;
derrière leurs murs on torture, on viole, on assassine.
Arrachage (de l’ongle, cette humanité)
puis reproductions, tout est possible
on sait faire séquençage à foison de si belle technique.
Vous m’écrirez bien un petit bonbon à la menthe violette maintenant ?
et surtout tuez-moi sur le champ.

 

 

 


Voisins, ils avaient
le regard voleur et l’attention perchée sur
l’homme nouveau, sa gravité de corps céleste.
Son même pas lent, au cap toujours tenu
de la navette à l’eau, l’arrosoir dans
le jardin tissé bruissant d’une grande ombre
ajourée de portiques. Des passages,
du vert, le vent. L’ennui s’en vint.
Le temps passait. Des portes de bronze
s’ouvrirent tout à coup et fleurirent des loups
dans leur existence frileuse de fausse filoselle.
Mais ils étaient déjà morts.

 

 

 

 

 

 

 

 

24/11/2017

Novembre, névrose

Novembre, quelques roses encore… mais
en novembre pétale de fleur ne rime plus à rien
d’ailleurs on me reprocherait ce dire comme
une vanité ; fleurir comme ça... sans les tombes...
Disons alors les pléiades de gris, la pluie
dissolvant de nos cœurs le vernis rose fleur
qui nous mettront au bon pas poétique,
à son accord profond fond forme mélancolique
et un peu imbécile.
À peine une molle bande-son
suivie d’un étouffement.

Obscénité poétique et douceur jusqu’à l’amer,
du grandiose et de l’écume, des fastes des mots
ignorés de tant d’êtres niés par un monde atroce,
ceux broyés dès l’enfance et ceux jusqu’à la mort.
Les fleurs sont en novembre, l’épouvante est en nous

il suffit de la vision d’un champ moissonné, 
son désordre hostile de grosses tiges grises
pour toucher du doigt en soi la pensée
d’une terre plantée de baïonnettes où
                                      La rosée brillait sur la capote des morts. *
Et dire qu’on forge même dans la nausée.

* Giono, Le Grand Troupeau

 

 

 

 

Disons aussi de novembre les forêts,
qui sont du grand univers, son mystère,
un pan de merveille à portée de la main, pas moins.
[De celle qui vous brûle, s’il vous vient à manquer.]
C’est un incendie saturé de jaune,
l’éclat radiant des origines obscures
dans le froid, dans la pluie et même dans la nuit
— il y a quelque chose en novembre
d’un énorme gisement de silence en feu
allumé à la seule chimie organique.
[Rappelez-vous cette phrase de la théorie des passages.]
Moi je connais ces choses de la toute éternité,
j’ai poussé dans les bois, un livre dans la tête. Pas vous ?
Oui quelque chose aussi de Versailles,
l’alchimie minérale de la Galerie des Glaces
dans le génie si troublant de la démesure,
à tout prix la lumière dans la majuscule,
à quel prix la lumière depuis que la chimie et le hasard
ont placé dans l’équation d’ici-bas
les Hommes dans la balance.

 

 

 

 

Novembre. Rien que le murmure de l’âge
d’une pierre meulière broyant les fruits,
d’où s’en viennent les huiles, le gras viride et or.
Lorsqu’elles auront été mangées
d’autres fruits viendront.
– Demain serait aussi simple ?
– Autant que de me taire dans ma langue
   qui s’ébroue d’un fort gingembre rose,
   et dont il te revient en silence
   de partager le goût.

 
Chronique des jours-échelle