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27/09/2016

D'air

 

 

L’éther était balayé d’oiseaux, dans un arbre aussi
c’était festin, la vision unique d’un petit rat dépecé
par un épervier en inconstant équilibre sur une branche.
Il fallait voir, une patte fixe enserrant le petit corps
(il m’a semblé là que le rat vivait encore),
l’autre qui fouaillait dans la chair, écartait un lambeau
et subitement se saisissait de l’écorce. Le bec plongeait.


Le bois fut vite ensanglanté, de grosses gouttes tombaient,
les viscères plutôt blancs, le rat lui était gris.
C’était festin d’épervier, non pas l’heure de l’oiseau-thé.

 

Que faites-vous ma mie ?
J’attends que l’épervier en vous ait fini.

 

 

Élément :

Le son d'une lame tranchante ne s'entend pas un jour de grand vent, rien d'autre ne s'entend dans une tempête dépressionnaire qui s'abat sur la houle des champs, que le galop du vent envahisseur répandu dans toutes les directions, soufflant furieux dans les arbres dont il tord ardemment les branchages comme il tirerait victime par les cheveux, acharné jusqu'à casser ou déraciner, mais habile aussi et manipulateur car on voit bien qu'il a compromis les persistants avec une autre force, une complicité qui se trahit dans la volupté ondoyante, le mouvement profond et abandonné des aiguilles, des palmes et des feuilles vernissées, pour un tangage amoureux de longues heures.

Tempête sèche, couleur esprit de colère sans limite, rien n'est à l'abri. Le fracas et des mains géantes, mille, qui vous palpent et malmènent, semblent aiguillonner votre capacité à supporter la violente contrariété dans son plus simple élément, l'air ravageur, invisible.

Naturellement le dos se courbe et engage la tête à la protection tandis que le danger épanouit les perceptions :

dans le fol grelot d'une forêt de menthol bleu
— air soudain arraché, plaqué,
la vision arquée d'un chevreuil parfaitement immobile.


À l'insupportable plainte du quidam qui n'aime pas être décoiffé, répondre par l'image d'une lame tranchante que l'on n'entend pas un jour de grand vent.

 

 

 

 *

 

Trop heureux, le Temps se dissout
Sans laisser de trace –
C’est que l’Angoisse n’a pas de Plumes –
Ou est trop lourde pour voler
Emily Dickinson

Ainsi palpitent les oiseaux blessés
Avant de se laisser aller au linceul
de leurs ailes.
Armel Guerne, Sur la fin

Tout est dans le geste, et tout est dans cette phrase minuscule.
Le temps et la dévotion qui tantôt ne doit rien à l'innocence, tantôt lui doit tout. De la main à la plume à la chair, et un visage toujours, je connais cent et un visages de ceux qui se saisissent de l'animal juste mort (dans les plumes tièdes j'ai à mon tour voulu sentir battre un petit cœur encore), et qui, fut-ce lors d'un court instant, ne manquent jamais de désigner ce qu'il faut y voir aussi de la condition de leur être de chair ; d'une âme qui déchiffre partout les signes mortels d'elle-même, aux autres, vivantes par le désir.

La plume est le lit, ils le savent,
le duvet sur la peau, est la peau.

Les contours se précisent alors ou deviennent des songes.

Certains regards vous déplument de la même manière, sans vergogne mais avec un certain courage, qui est celui de leur passion, cependant que hors cela (et le génie du verbe par lequel un regard brûlant serait retourné chaste), c'est en ce domaine plus immense encore : du matin jusque dans leurs nuits le désir joue à cache-cache dans leurs gestes.

(Vous ne direz pas à mademoiselle votre fille à quelle nature morte j'ai pris des éclats de sa beauté, son œil encore ouvert au fond d'un fossé, toute cette littérature de plumes défaites, éventrée, à laquelle je m'efforçais sottement de trouver une pudeur rougeoyante au fond du fossé.)

25/09/2016

De feu

 

Madame,
cessez de vous abriter derrière votre main,
il y a couleuvre dans votre regard
et elle file entre vos doigts ;
c’est celle en vous qui recherche,
quand votre proie vous étouffe,
la pierre brûlante d’une phrase.

 

 

 

 

C’est le plus sobre des hommes dans le siècle,
dans le siècle d’un ordre monastique intérieur,
et pourtant une fois l’an, peut-être plus,
mais il s’en cache, il se dérègle lentement,
absolument,
du matin abîmé de refus à sortir de sa chambre,
prostré dans la chaleur,
puni d’un jeûne, errant tout à l’heure,
puis que l’on retrouve baigné d’eau froide,
assis sur les cailloux
parfaitement heureux tout à coup.

La nuit… oh, la nuit…
Cette année il a tressé une couronne,
une couronne de sanguisorbes.
Il les brûlait en pleurant, l’an passé à la même heure.

Oh ce n’est pas tant s’emporter la gueule, que se l’emporter cette nuit-là.

 

 

 

 

 

À Berre-L’Étang, sur la grand-route — l’ancienne,
avant le labyrinthe entre les dépôts de boue,
les cuves en cloques dans le gémissement affreux des torchères,
ce paysage en longue maladie
drainé de toujours plus nombreuses routes,

il y a près d’une maison une vasque de pierre,
un basalte à rainures, fendu,
autrefois bain aux oiseaux,
qui est souvent rempli de feu
par Thérèse et Amaury,
et lorsque, retirés du monde
pour ne rien faire que contempler le feu
c’est Amaury que Thérèse contemple,

elle sourit à nouveau.