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30/01/2016

Janvier 2016

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Christopher KNOX  South Downs Winter #1 (gravure)

 

 

Hiver — jeunes pousses,
haies nues, leurs baies aux oiseaux.
Le couteau du gel. 

 

 

Brouillard sur la plaine
Rêve pivoine couleur chair
Dormir à tes lèvres.

 

 

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© Louise Feneley Whispered 2004 (oil on Belgian linen 150 x 220)

 

 

Amoureuse née.
À l’arc de Cupidon me sied
le rose ou le vermillon.

 

 

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© Louise Feneley And than a change came 2004 (oil on canvas 102 x 102)

 

 

 

Nuance — un trait noir
à ses yeux de jeune-fille.
Elle m’habite encore.

 

 

 

 

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© Marie-Louise Martin A Spring Evening Long Ago (etching and embossing)

 

 

 

Schumann, Fantaisie
Prunes de jardin en fleurs
L’éternité — viens.

 

 

 

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© Graham FRENCH Cloudscapes - Co. Kerry #3, Ireland

 

 

 

 

Mousses fougères feuillages
légers
bruissant
en profonde paix
même approchant de l’humidité noirâtre des rochers.
Même à la nuit tombante
même à la nuit tombante.

 

 

 

 

 

Liste de courses célestes (choses vues) :
Le ciel en fleurs du 14 juillet (flon-flon)
Tiges racines rameaux vs filet d’eau (une chute)
Pieds nu(it)s et sa goutte de sang à la patte (minuit animal)
Givre bleu (saupoudré d’opale)
Opale, ce livre changeant à mon doigt
Gifle bleue (vent d’Autan)
Obsidienne rayée (le champ dans la nuit)
Glaçons baguette d’eau pain liquide et olivettes (pour un jeûne)
Pillage d’étoiles (l’amour dans l’herbe)
Escargot des sables (vision au réveil)
Les vêtements sauvages (près du lit)
Bruit de femme (soie)
Des billes et des lilas (au jardin d’enfant)
Décombres de décembre (bombardement sous les sapins)
Beige et pire (une vieille)
Peau d’âme azurée (un souvenir d’enfant)
Vannerie en tapage (toute la campagne au marché)
Les cuisses ourdies de raison (flirt)
De la passion sous la neige (état intime)
Sur le fil d’un couteau, ou sur son damas bleu (Janus)

 

 

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©  Benoît FURET Enluminure ( Brou de noix et encre ferro-gallique sur papier artisanal de lin.)

----- avec la très aimable autorisation de Benoît Furet -----

 

 

Le bon prince Mychkine
en mars à Saint-Pétersbourg.
Sa mort en saccades.

 

 

Detroit, Michigan
Le rouleau du temps qui passe.
Fortune — défaite.

 

 

Passage à Berlin
Toute Babylone prise
rayonne sous verre.

 

 

 Rose nonpareille.
C’est de l’été à l’hiver
à Vienne, l’or enfui.

 

 

 

Hambourg à grands traits
d’eau — à grands traits verticaux
vers les quais, la mer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

12/01/2016

Papier bulle

Ton altérité comme un papier de verre parfois m'écorche, me blesse ou me malmène, alors de la voix — plutôt papier chiffon, tu essuies mes larmes.
Des heures de qualité papier de soie à ton exquise prévenance, en plaisir fou d'aimer certaines mêmes choses, joue contre joue (poudre et papier de riz) comme lorsqu’en visite au musée Guimet (papier chinois).
Je lis beaucoup sur papier vergé, j'écris un peu ici (tu sais comme je raye, papier mâché ou brûlé) et là cet écran ressemble plutôt à du papier bristol.
Je crois que tu m'aimes peut-être un peu trop (papier à en-tête) mais tu sais me donner chaque nuit (papier cristal) une jolie petite nuit (archives privées) et au matin, rosée soyeuse, le visage serein comme papier vélin.

 

 

 

LE PETIT VOYAGE AUX POMMES

Le périple avait été soigneusement préparé grâce aux cartes les plus détaillées de la région. Collées un temps bord à bord, elles firent une longue traîne de papier à travers la pièce où nous passions en géant sur la terre blanche parcourue de vaisseaux colorés. Une grosse veine bleue attirait le regard, nous couchait là amoureux à ses flancs, les doigts mêlés fouillant la source imaginée des deux sources, les futures endormies. Le périple avait été appris, c'est à dire que nous avions appris les noms. L'on partit. Nous étions sur le quai, le premier nom à atteindre était à quinze kilomètres, il était déjà tard.
Je veux l'air du soir ce soir-là.
Je me souviens de cette première nuit après les quelques kilomètres fébriles dans le jour, à toquer aux portes des maisons pour trouver un accueil qui ne fût pas inquiet. Dans la nuit offerte, nous rouvrions discrètement les volets pour ne pas manquer les lueurs de l'aube afin de repartir sans peser à nos hôtes et retrouver notre liberté. Il faisait bien froid pour manger des pommes en solitaires sur les petites routes des tout petits matins, alors nous marchions vite sans parler, sauf pointer du doigt et dire un nom. Sur les nappes de rosée on essuyait nos mains du sucre des pommes.
Accumuler les longues pauses, il ne s'agissait pas d'arriver quelque part.
Parfois, traverser et refaire le chemin en sens inverse sur l'autre rive, rien que pour voir.
Siestes dans les champs, siestes au talus ; les petits réveils inconfortables, étrangers à nous-mêmes à l'abri des arbres aux silhouettes familières.

Je voulais remonter vers là-bas, aux deux sources, se coucher à écouter le bruit de l'eau, c'est tout.

Chaque éclat entrevu était digne de nous faire faire un important écart sur le chemin, mais le souvenir de la carte s'estompait, alors nous les cherchions, trouvions des impasses qui menaient en à-pic, revenions en arrière, perdions du temps encore, nous le reprochant, tâtions de la rage des êtres perdus sans recours, mais à peine, à peine perdus.
Perdus dans des bois transparents, heureux de quelques centimètres de mousse sèche où se déshabiller. Les flancs chauds à rire et à chercher un temps le son nouveau de ce lit ouvert.

Le petit voyage aux pommes, le voyage de rien du tout.

 

POMMES ET RUBANS, LE NOUVEAU PÉRIPLE

Je suis d’un village où les pommes d'hiver qui venaient des jardins ne pouvaient pas être consommées en un bête geste gourmand, elles ne pouvaient pas être prises, croquées, sans y penser. Dans mon village, les pommes qui venaient de nos jardins étaient accompagnées de leurs rubans, qui désignaient pour nous à la fois le ruban de papier et la petite capsule de fer-blanc dans laquelle on le plaçait. Le tout pesait quelques grammes et mesurait à peu près cinq centimètres. En juin ou juillet on serrait les pommes dans un petit pochon de papier blanc pour protéger leur maturité, cela se faisait sur une semaine ou deux au gré de l'inspiration et des visites. L'inspiration pour écrire quelque chose sur le ruban et le déposer dans un des pochons que l'on serrait autour d'une pomme. Les visites de ceux auxquels on demandait aussi une pensée, un souvenir, un souhait ou un mystère à écrire et le confier à une pomme, et au temps. Tout cela a quelque chose à voir avec la maturation bien sûr, la méditation, les mots littéralement suspendus, l'empêchement à les reprendre, le dévoilement, l'accomplissement et le don (d'autres choses sans doute ; la trace).
Je me souviens du carton à chapeau en cuir cannelé, rouge passé parce que le cuir coloré avait fondu sous les mains qui le manipulaient à cet usage : recevoir tous les rubans à la récolte des pommes. Des instants, leurs images serties par le cerveau, pourquoi celle-là ? Trois fraises pour lesquelles je m'accroupis au jardin, me sachant prise par un regard, de dos ; un matin d'août après le violent orage de la nuit, la revue inquiète (moi, adolescente, inquiète pour la récolte des pommes, c'est fou) de tous les fruitiers et les précieuses pommes en robe blanche. L’époque d'un temps assez lent et désœuvré pour que le canal des sensations ait pu être percuté d'un seul soir violet et ses centaines de lampions blancs immobiles dans les pommiers. Le vieux dictionnaire et quelques mots brusquement nés à l'esprit : diorama, majolique, nacarat, ipséité, lesquels seront toujours empreints de l'odeur des vieilles pages, du regard qui cherche à tout prix à fixer leur sens dans le monde qui s'éteint avec le soir, entre les lignes presque effacées et celles du paysage familier, le verger dans l'ombre complète refermée sur les autres mots. Il me vient aussi l'image de ma petite main (presque la mienne d'aujourd'hui) disparaissant dans le fouillis des rubans légers à la recherche pleine d'espérance du ruban qui devait venir à moi, ses mots qui devaient parler à mon seul cœur puisque c'était mon tour, mon privilège de choisir un ruban, celui qui m'était destiné pensais-je de toutes mes forces. Ce genre de chose qui peut paraître folle n'a jamais quitté mon cœur. Je n'y joue pas, les terres éloignées de mon enfance ont été puissamment labourées et ensemencées et je jaillis toujours de cette irrigation.
Je me souviens aussi de ma volonté têtue et aveugle à tout le reste, des jours durant, d’avoir cherché à toujours me rappeler l'emplacement précis de tel ruban sur l'arbre parce que des mains on ne peut plus aimées l'avaient déposé là ; jusqu'à l'inquiétude d'une rentrée des classes ou l'attention tendue vers quelque chose d'autre - une lecture, un dessin à refaire, le souci de mon propre visage quelques jours de pluie successifs, et voilà le ruban qui s’était perdu, confondu parmi ses semblables, à en détester cette pratique stupide et cette attente du mot doux. Puis l'hiver venu, reprise par l'attente, oublieuse de mon mépris d'hier, incapable de me voir en cette sotte girouette des jugements comme des sentiments ; la proie de la tentation de l'inconstance ou la servante d'un élan mystérieux ?

Et puis un jour des rubans par centaines, trouvés dans une boîte tout en haut du placard de la chambre du mort, des centaines de rubans retrouvés, et dedans des mots. L'un en date du 05 juillet 1976 (« il fait trop beau pour que j'aille travailler, gros nuages à l'ouest, mais sans vent. Demain on fauche ! ») pour lire la très classique chronique météo de mon père, de celles que je craignais toujours d'attirer à mes mains plutôt que quelque belle phrase à la scansion propre à frapper mon esprit-tambour. Un autre d'une écriture inconnue, mais au délié inimitable de certaines lettres des élèves de jadis, je dirais donc une vieille amitié de la famille ou un voisin de la même génération, en date du 28 juin 1973, qui disait : « Mes chers amis, je vous remercie pour cet agréable moment avec vous. Toutes ces forces prises dans la permission de ne rien faire, grâce à vous j'ai appris quelque chose. Vous dites que l'hiver me répétera ce jour et sa leçon. On verra ! » (mais ruban non signé). Le troisième, signé Alice, en date du 21 juin 1978, complètement incompréhensible de prime abord : « Mirava il ciel sereno, Le vie dorate e gli orti, E quinci il mar da lungi, e quindi il monte. Lingua mortal non dice. Quel ch’io sentiva in seno. » Mais depuis j'ai trouvé, ce sont des vers de Leopardi : "je contemplais le ciel serein, les rues dorées et les vergers, là-bas la mer au loin, et là les monts, langue mortelle ne dis pas ce qu'au sein j'éprouvais". Je ne sais absolument pas qui est/fut cette Alice si cultivée qui passa en juin 78 et put citer de cette poésie que mon père détestait. Peut-être une promeneuse, séduite, je la verrais bien ainsi, par la joliesse de nos pommiers comme l'affabilité du terrien, son invitation comme il savait faire, envahissante, cette authenticité inimitable de l'homme de petite condition chez qui on fait une pause, auprès de qui on dépose le gros sac des prétentions humaines et leurs classes ; guère longtemps, l'aurait-elle pu, elle n'aurait pas pu ne pas se rendre compte de tout ce qui les séparait. Pourquoi vinrent à ma main ces vers de Leopardi ?
J'ai de beaux hivers à venir, pommes et rubans, à attendre quelques rubans datés et jamais découverts à l'époque. Pommes et rubans d'hiver comme apparition du monde pressenti alors. Ou je ne sais quoi. J'attends quelques rubans datés.

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(Maillol, La femme à l'épine, 1920)(photo : IS)

02/01/2016

Hantise

 

Votre hantise au coquelicot
sa soie noire et rouge soupir,
de sa bouche le souvenir
L’amour, la dévotion au rouge
L’alcool qui vous rachète
des champs de ses coquelicots
et tout ce noir à votre âme
tout ce qui noiera votre âme.

 

 

 

 

 

 

N’est pas coutume

La petite annonce disait :
Île à vendre,
1 hectare, sur la Dordogne.
Nombreux arbres anciens,
2 noisetiers.
Berge aménagée.
Ni eau, ni électricité.
Prix négociable.
(Il me revient cette lecture au sujet du Siècle d’Or hollandais, les marchands qui finissaient toujours par l’emporter.)
Folie,
le propriétaire ne pourrait-il changer ?
Crues régulières,
couvées et leurs cygnes qui en barraient l’accès,
puis les impossibles nuits consécutives
l’emportèrent.

Et maintenant ?

Invraisemblable
préoccupation de femme,
l’élégance
de cet homme.
Parler de cette séduction-là,
muette,
réprouvée en ces temps.
(Renaissance italienne cette fois, Castiglione s’il m’en souvient – Renaissance vous dis-je, un homme enfin, pour la codification de toute bienséance.)
Oh c’est vous, dit-il, s’arrête.
Il doit savoir prononcer
sprezzatura,
sinon le lui quémander, poliment.
Je vous…
le bel émoi,
un jour de pluie bien sûr.

Ensuite ?

Oh… rien,
un champ de cailloux,
et du travail pour mille ans.
Rivière, chaos, cairn,
comment dire ?
tout un Caillois déversé en vrac
chez moi.
(L’homme a des Lettres et en sourit.)
Au mot galet,
hasardé,
Son regard change.
Un peu de prudence,
nous y reviendrons ;
c’est pour mille ans.


Et après ?

La suite, curieuse,
est ainsi faite.

 

 

Perle I (or rose, déclarations, emblèmes, tableaux perdus)


Passion pour un homme d'étoffe pure
qui rêve de foudre
à la vue des ablutions de gris
par lesquelles la pluie de mars, en savants voiles carrés,
caresse le dos du paysage.

Solsequia, infatigable
remontée des chemins en croix
avec au fond de l'âme
les racines pieuses du silence.
Tout lui est sel
et eau.

La giboulée le long de la route, dit-elle,
a fait les platanes dressés à la corde ;
ivoire poli au galet, enduit vert amande de l'autre,
sur un mur grisé, velours mat.
Devant derrière
par le soleil pris dans mes cheveux,
la lente effusion de son sourire.

Tout en mars est pensée exprimée
de lumière solaire,
reprise
qui se dépose partout en longues gouttes d'or.

De la fougue des noisetiers tortueux
aux capuchons encore posés sur toutes les couleurs,
diverses diffractions du sentiment amoureux
existent à travers son seul regard.
Préférence pour le rose animal qui se dessine.

En matière de perles tu vois,
toutes sortes de mots cascadent sur la langue
qu'il faut savoir embrasser.

 

 

Perle II


Dans les forêts à contre-clair et les jardins rendus sauvages,
être pour toujours
cette petite moniale qui prononça ses vœux
et écrivait des signes au ciel. Au bel étang, à ses reflets,
à l'aplomb du soleil entre corymbe et lys.

Quand l'esprit du monde dansera,
en corolle sous la lune,
par ses lueurs de perle rouge, être touchée.

D'un signe à l'autre disparus au monde,
au bel étang, à ses reflets,
c'est bien encore, toujours, l'aimer.

 

LA LETTRE


Bien sûr je suis étonnée de votre lettre, je vous savais gardien jaloux de vos souvenirs mais je ne pensais pas que vous cultiviez les regrets pour autant. Ainsi il y a un trouble entre vos lignes claires, je ne sais pas pourquoi, peut-être parce qu'il n'y a aucune véritable question.
Maintenant je vis dans une petite vallée par là, où plusieurs villages de l'adret se succèdent, où d'années en années ils se poursuivent et se poussent, alors des maisons empiètent sur les jardins et des jardins soustraient du champ aux champs. Pour la plupart l'évidence est de ce côté au soleil, ce côté de moindre pente et plus large bande, d'une opulence claire qu'il suffit de prendre comme on s'assoit dans un fauteuil confortable et ciré d'hier, où pas un clou de tapissier ne manque, comme si la nature l'avait abandonné dans sa retraite pour que les hommes s'y installent. Et dans toute cette belle lumière on est enfin soulagé, presque repu, propriétaire de la pensée évidente que l'on est bien où il le fallait pour compenser enfin un peu toutes les douleurs de l'existence.
A-t-on à faire à l'ubac, ce mur végétal, cette terre de déshérence que le soleil cache mal tous les matins — parce qu'elle l'éclaire déjà trop, on a le plaisir mauvais de fouler l'herbe inutile, de couper trop de bois, d'y aller déverser en tas sa vieille clôture ou se décharger d'un compost trop acide. Peu de maisons, qui ne sont même pas toutes habitées, le long de la route étroite dont le premier et seul bitume est devenu vert de mousses et d’herbes, mais chacune semble bâtie comme un port au milieu d'une ombre qu'elle sait éternelle. Les murs sont énormes, le matin ils font comme des épaules qui soutiennent la montagne pour traverser tête haute la terre. Puis dans la nuit ce sont les lumières intérieures qui signalent que l'on sait toujours où l'on va ensemble.
Vous savez maintenant où penche mon cœur, où il vit et pourquoi il bat. C'est un choix passionné de raison, le premier qu'il me fut véritablement donné de faire quand je n'avais su jusqu'alors que me noyer un peu puis respirer à grandes goulées au milieu d'un tourbillon que je prenais pour de la passion et qui n'était pas grand chose d'autre que nos bras éperdus tirant et repoussant les eaux qui revenaient plus fortes, toujours plus en désordre, lorsqu'elles avaient claqué indifféremment aux parois toutes proches de nos certitudes respectives. Il faut être taillé pour sa jeunesse qui est un bloc brillant, y entrer, le porter et puis choisir si l'on va se disperser avec les beaux morceaux qui gisent à nos pieds ou bien garder la nouvelle masse sombre qui était cachée sous la masse. J'ai choisi la masse, j'ai laissé les morceaux brillants, dont ces quelques clichés qui sont des captations idéales, de belles surfaces, presque des mensonges ; des images diffuses d'un Éden qu'il fallait trouver (qui le premier de nous deux a menti à ce sujet ?), cette ivresse tout le jour, entretenue par la peur d'être perdue, ivre à ne jamais pouvoir comprendre ce qu'il y avait tant à perdre : une jeunesse à faire être. La mienne vous captivait, j'ai dévoré la vôtre à belles dents. Rire, pleurer, flamboyer à toute heure, et même vous tenir d'un seul regard sans respirer.
Qui faut-il accuser de cette fin ? Le temps qui passe. Je me souviens du jour où j'ai réalisé que ce n'était pas la passagère que vous emportiez en promenade et promesse de toujours mais seulement la splendide caravelle que j'étais. J'ai su que j'avais tous les pouvoirs et je n'en ai rien fait, car on ne règne pas sur un royaume que l'on a déjà perdu. Notre jeunesse ne nous appartient pas, elle est à ceux qui l'ont connue et aimée et qui s'en nourrissent encore. La mienne fut vôtre, gardez précieusement toute sa lumière puisqu'elle vous éclaire encore, moi c'est son ombre qui m'accompagnera toujours. Sans cette ombre aujourd'hui je ne saurais vers quelle lumière je me rends.

 

UNE AUTRE LETTRE

On peut savoir toucher d'une pensée légère, dans la parenthèse d'un après-midi (toute la lumière d'un après-midi en cascade sur les draps fins) ce qui n'est plus à soi ; le laisser à qui de droit. La palette du tumulte des sentiments, les douleurs vivifiantes et tous ces états d'esprit du cœur sans fin qui vous ont occupé si sérieusement, à la manière d'un explorateur qui fait dépendre sa vie d'un improbable filon d'or, mais plus sûrement pour beaucoup d'entre nous comme de simples paysans qui auraient pu mourir de chaque mauvaise récolte de caresses ; ou en promeneur proclamé éternel, près de fontaines taries, mourir d'amour (nous ne sommes morts de rien de tout ce qui nous fit croire que nous n'y survivrions pas). L'allant de la démarche amoureuse ne s'est pas estompée sur le pavé de la rue, les cœurs qui se cherchent se succèdent et l'on suit du regard en souriant, tout à fait attendri, la permanence de cette cruelle et si changeante beauté, être la proie et le chasseur des autres (tandis que l'on est soi, blotti entre des draps blancs). Je sais qu'il suffit que j'ouvre ce livre ou un autre pour revoir mes tempêtes effarantes (nées pourtant dans cet être incertain et timide que l'on fut), fulgurances humaines, face ostentatoire du monde, captivante. Les leçons du baroque au haïku sont possédées. Je sais voir et comprendre dans le présent de cette belle, en un seul mouvement d'esprit, tout mon passé ; partout il gît ainsi éparpillé, les clous rouillés encore pointus comme le peigne d'écaille qui brille ; je laisse maintenant leur devenir me surprendre. Hors cette parenthèse merveilleuse, le monde a fondu, sa masse lourde s'est retirée loin du silence. Se découvrir maître-débutant, de soi-même, en cet état qui ne nécessite rien d'autre que de savoir vivre au gré des certitudes intimes, qui l'on aime et l'aimer, sans trop en dire, et demander moins encore, de cette nouvelle manière enfin apprise. Entre les draps blancs et fins (l'être-chair), fussent-ils rêvés, nous enchantent les traits, les gestes et l'accord du mouvement. Délivré des flammes, savoir que ne plus brûler ne signifie pas s'éteindre, mais éclairer d'une autre source.

 

FULL

Avez-vous connu ces heures du dimanche ? Ces heures de vague ennui en fin d'après-midi, quand on prend conscience qu'il reste tout juste le temps pour un jeu, ou une dernière promenade tant qu'il fait encore doux, ce genre de pensée raisonnable qui cache bien la plupart du temps une forte envie de fuir l'engrenage des jours suivants. 
Ô douleur — et tout s'est arrêté une première fois. D'attraper la vision, si brève, que la pensée a eu du dessous des cartes — ce mince château grenu, son parc d'amulettes, le domaine des jerseys cousus, quand hier à des kilomètres vous aviez les deux pieds sur le tapis de jeu (Dieu de Rey, ses hectares de champs filigranés en vert), naît la sensation affolante des jours passés qui se confondent tandis que demain n'a pas encore réussi à semer sa poudre levante.
Tout s'arrête une seconde fois. Alors s'ouvre dans l'âme la porte d'un désert frémissant, un océan de pavots bleus, la canopée de la forêt de la Double, n'importe quelle immensité pourvu qu'elle fût consolante et dénouée. L'esprit ne suit plus tout à fait la lettre, s'agace de pouvoir croire encore résoudre le moindre problème humain, un dimanche à cinq heures. Cinq heures cinq, un ennui brûlant, du regard qui pénètre si facilement jusqu'au squelette des choses et son cœur, en trop de sucre. Un dégoût bientôt, que l'on ne s'autorise pas visiblement et votre humeur qui s'en ressent vous hérisse de quelques pointes auxquelles vont s'accrocher les pensées que l'on avait enfouies de force.
Il y a du sel tout à coup qui a été jeté du haut de la tour d'ivoire, je suis si faible, pourquoi ? Puis brusquement, pardon, je vais me remettre à l'ouvrage. À l'atout maître des pensées je tends mon front pour la pensée d'un baiser au front de reine, ainsi rendu.

 

 

PHASE : ÉQUILIBRE POUR MONDE OSCILLANT

Avant, entre nos maisons, il y avait une grande haie vive parsemée de passages aussi vastes que des portiques. On s'allongeait dans l'herbe dessous pendant des heures, il me racontait des histoires, il disait les travaux à accomplir, il projetait ma prochaine visite, il promettait l'éblouissement et sa voix qui me faisait chavirer je l'entends toujours dans le secret de ma tête. Maintenant il ne dort presque pas, un peu cependant, à chaque fois qu'il le peut, mais surtout pas lorsque la nuit s'en va et avant que le jour soit complètement levé, ces trop courtes heures où il cherche à recueillir le plus possible la faible rosée du matin. Tant d'arbres sont morts, les haies vives, les vivaces et l'herbe, en premier. Dans la grande serre les étagères sont couvertes de lourdes caisses, toutes d'un même modèle : de fins tiroirs superposés, dans chaque tiroir des casiers, dans chaque case des graines. D'autres étagères sont remplies de livres, de registres, tous très bien tenus, répertoriant le contenu des grandes caisses ; les noms, les lieux et les modes de culture. Il a fermé l'angle ouest de la serre, en a fait une petite serre dans la grande serre, un réduit, une minuscule survivance où il amène à maturité toutes les plantes qu'il peut encore trouver ou celles qu'on lui apporte. Le moment venu il ne garde que les graines, les bulbes, les rhizomes et la plante morte, elle, se décomposera, nourrira d'autres plantes qui rempliront d'autres cases. En attendant. Sa voix chuchote à mon oreille les noms des mondes perdus.

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(photo : IS)