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31/10/2018

Stations

Station I

obstinée pourquoi t’arrêtes-tu encore là
dans l’aire du figuier où il reste trois fruits
de l’odeur rien un souvenir narcotique vert
une porte émeri dans un couloir d’ombre vers
le geste déjà affamé caressant l’air
courbé du temps de mars le bois lisse à bas bruit
livre ses images en bouche des sons de papier
suave feuilles froissées au fer chaud de l’été
— c’est l’appel à un concile dans le tremblement
invisible du monde qui se presse à mes lèvres.

 

 

 

 

 

 

 

Station II

l’arbre tilleul a un cri d’or aux yeux baissés
de force dans le rebroussis de ses feuilles d’automne.
Rien, un arbre ? c’est un couteau qu’il faut qu’on me donne
que vous restiez là, mécréant, à l’attendre
de force la sainte alliance exhalant le tilleul
du matin la rosée à trois heures le soleil
pour un parfum qu’avons-nous d’autre à faire qu’attendre
devant l’alambic de toutes les choses que peut
le pouvoir, quel pouvoir ? Il sera bientôt mort.

 

 

 

 

 

 

 

Station III

maigre, fleuri à froid, au pain sec et à l’eau,
il est seul sur la butte et il siphonne le Sud !
Aspirés les pays ! dans l’image d’un seul arbre
innocent de tout mais chargé du poids des êtres,
de leurs fatalités l’exemple, mais il est sans un cri.
Bien vivant à mes yeux, arrachez-moi les yeux
on tue déjà dans l’air que je respire, il vit —
en son suivant état déchiqueté d’orfroi
pièce d’or par pièce d’or accordé au paysage
pieds et poings liés de séduction en besogne
— le clou du temps dans mon regard, un amandier.

 

 

 

 

 

 

 

Station IV

ils vont par vingt ou cent verts platanes
et ils mènent esclaves dans leur ombre
des dynasties bavardes, des villes à demoiselles
des châteaux en cocons à barbares,
un bal un taureau jusqu’aux remparts de guerre
— dans leur ombre le désir de saisir le toujours.
Disons l’ombre, c’est la cassure du soleil donc
par une ruse simple de sioux des vieilles terres
pour ne pas suffoquer, pour tenir, pour régner.
[L’ombre des planteurs morts est toujours visible
qui se faufile entre les arbres au mitan du plein jour
mais un rien vous terrifie, n’y voyez plus rien.]
La récolte c’est la fraîche, un vert pommeau qui tinte
aux murs des lices, des corsos,
qui sait, on ne fait rien de mieux
on habite aux arbres
dans une intercession
faite par le passé promis pour le toujours
— que presque les dieux seuls entendent.

 

 

 

 

 

 

 

Station V

détonation, fibre dénudée sur la hauteur
d’un chêne, un siècle et des copeaux je vois en moi
une hache qui fend tout mon fruit avec douceur
recommence la trace à la vérité plonge en moi
par la plaie ouverte où de surface à racine
l’esprit en sueur n’en a que pour le trouble
plaisir de se heurter à l’aveu de la vérité
ce bois dont on fait les supplices et les bûchers
ce moi tragique et sûr qui s’abandonne en moi
— quand à mourir viendra la force de sourire
du temps passant nous aurons dressé les instants

recommence aime-moi de surface à racine.

 

 

 

 

 

 

 

Station VI


ici le vent s’affole à l’esprit d’un arbre
élevé sur une fourche à grosses écailles,
aux frondes peintes en rouge antique
mais qui lui rend un faible son de sable.
Alors il en fend la masse insaisissable
avec des feulements de ciel
bleu mêlant sa causerie ondulatoire
aux aiguilles poussées drues comme sur un aimant,
des menaces de térébenthine,
au feu du sel
à l’infime senteur de violette dans le vent marin,
tout un dialogue
sensuel est à mes bras ouvert.
[Je suis couchée en travers du lit du sol
sous un pin-parasol.]

L’écrire, lui aussi,
comme un rendez-vous
pris avec précaution
— avec le désir.