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09/12/2015

L'Égrégore rétinien, Ludovic Maubreuil

À propos de Cinématique

Le premier film dont je me souvienne véritablement et auquel je rattache le mot « cinéma », je l’ai vu en 1985. C’était Kaos, des frères Taviani. Ce film choisi entre d’autres parce qu’il était tiré d’un recueil de nouvelles de Pirandello – que je n’avais pas lues, mais Luigi Pirandello m’était connu, la littérature m’était un gage et j’avais vraiment très peu d’argent. J’avais déjà vu des films mais ils étaient déterminés au grand jour près de la porte par où le jardin m’appelait. Plus tard ils furent posés sur un meuble dans une atmosphère surchargée. Ils passaient. J’avais déjà vu des films mais je n’étais jamais allée au cinéma.
Je tiens ce film des frères Taviani pour mon premier éblouissement cinématographique et je me souviens que connaître sa source littéraire m’avait autorisée ensuite à ordonner ma belle émotion, ce qui était la comprendre, la dompter, peut-être bien la réduire avec ce qui me paraît être maintenant les astuces et les bouts de ficelle que je commençais alors à utiliser de façon intellectuelle dans l’étude de la littérature. J’ai ainsi ajouté, avec une désinvolture confondue de naïveté (j’ai toujours su me cacher dans un rien et exister de toutes les manières), le cinéma à mon goût passionné pour la Connaissance, cette inépuisable amie, ce désert, ce miroir. Je n’avais cependant pas compris, avant de vous lire, Ludovic, que le Cinéma était le 7ème Art.

 

 

 

 

 


À propos de L’Égrégore rétinien de Ludovic Maubreuil 

 

« (…) Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. »

« Elle était l'amoureuse de tous les romans, l'héroïne de tous les drames, le vague elle de tous les volumes de vers. Il retrouvait sur ses épaules la couleur ambrée de l'odalisque au bain ; elle avait le corsage long des châtelaines féodales ; elle ressemblait aussi à la femme pâle de Barcelone, mais elle était par-dessus tout Ange ! »
Gustave Flaubert, Madame Bovary

 

 

 

J’ai peut-être tort de placer en tête ces courts extraits de Madame Bovary pour ma lecture des nouvelles de Ludovic Maubreuil. [Hélène Mudry-Brohan-Austin est une Emma faible, quoique glaçante et glacée, Sonia Volto/Laure Bouxit-Frachon, démesurée, devenue folle]. Si la référence est écrasante [mais j’ai été confortée explicitement deux fois] elle vaut entre autre pour dire la contrariété qui a toujours obombré mon esprit songeant au sens difficile de ce roman de Flaubert. Car mon incrédulité n’a pas les mêmes contours que ma compréhension, quelque chose m’échappe sans doute, je ne veux pas croire au bovarysme et lorsque tout de même je parviens à le concevoir avant que cela ne m’échappe à nouveau, je formule des reproches ineptes à la langue diabolique de Flaubert. « L’emprise mortifère » du cinéma n’est guère plus concevable pour moi. La lecture de L’Égrégore rétinien rend pourtant lentement tangible l’idée qu’une personne puisse être dérobée au réel par sa fascination pour le cinéma, jusqu’à la mort effective, l’absence aux autres ou la dilution de l’être, en une démonstration implacable mais terriblement émouvante qui tient à la variété du propos et à la densité du style et de la langue de Ludovic Maubreuil.

Je ne ferai pas l’exercice du catalogue de cette variété – il faut lire le tableau jusqu’au bout par soi-même, refuser la médiation, car ce serait désamorcer la force – le charme, de l’écriture. Les personnages sont de notre temps à nul autre pareil, au règne des images dont le dénominateur commun dans ces textes est l’astre Cinéma. Spectateur ou acteur, homme ou femme, adulte ou enfant.
Mais puisque nous subissons tous sa gravité, pourquoi certains traversent le miroir sans même s’en rendre compte ?
La question n’est jamais posée en ces termes sauf sous forme d’énigme monolithique, par Frère Lumière :

« un demi-siècle que j’ai quitté la vie que vous qualifiez de réelle, j’ai vu tant de films dont chaque plan est pour toujours empreint de cette réalité inouïe qui vous plonge en leur sein, au point qu’il me semble les avoir vécus, vous en doutez ? » (page 79)

aussi je doute de la pertinence de l’abîme que je croyais pourtant avoir deviné. Cet astre Cinéma qui est une construction de l’esprit pourrait donc se substituer à… quel réel ? La plupart des nouvelles de L’Égrégore rétinien se situent dans la zone de friction où le réel dispose encore de tous les attributs de la vie, mais donc sans plus de pouvoir ni mystère assez puissants, ou faute de savoir encore aimer le réel ? Seule La nuit américaine, au plus près du cœur mort de l’astre Cinéma, détient encore le mot secret. Pour combien de temps ?

La seule évidence c’est la tranquille monstruosité de cette emprise par le charme de l’écriture. Une évidence cousue de narrations dissemblables (Huit témoins, Déborah Quaire, sont les plus simples si je puis dire) qui éventées pour les unes, dépliées pour les autres, n’épuisent pas le sens mais font apparaître plus justement les errances, le vide, par le fil d’une écriture qui est au plus proche [consubstantielle] de ce que pourrait être L’HéautontimorouménosVoir y est un thème en ligne claire, sciemment effleuré. La prose est supérieurement équilibrée, la fluidité masquant ainsi très bien quelques jalons empoisonnés ou au contraire rendant toute rupture de ton encore plus dure. M'enchante un trésor de vocabulaire pour des descriptions ou des impressions aussi délicates que subtiles, et qui touchent, ou blessent, infiniment. Il y a de réguliers aphorismes tranchants, et des jugements de cinéphile, tellement fins et fragiles, si fascinants. L’écriture poétique y est d’autant mieux dissimulée qu’elle s’offre à celui qui ne sait pas la retenir. Tout cela pour retarder encore un peu de dire mon sentiment mélangé : comment puis-je aimer à ce point ce qui en même temps m'effraie ? 



 
Chronique des jours-échelle