29/12/2012

Demain

Famille Louvier, Romain et Emma, ils ont deux enfants. Emma travaille à 3/4 temps à la blanchisserie du centre commercial voisin, elle reçoit et livre le linge, repasse et s'occupe des retouches ainsi que de la petite couture ; elle passe prendre d'autres commandes pour un atelier en ville et travaille chez elle (les tâches ingrates comme les cols de chemises qu'il faut retourner, elle fait cela parfaitement) ; effectue "au noir" tous les travaux de couture qu'elle peut trouver. Romain travaille à la voirie chez un constructeur réputé. Les Louvier habitent une maison bâtie sur une langue de terre entre deux routes, c'est la maison d'enfance de Romain dont son frère et lui ont hérité de justesse à la mort de leur père, ses frasques. Romain a racheté la part de son frère. La mère adoptive d'Emma habite avec eux depuis un an, elle travaille aussi au centre commercial, un mi-temps de caissière ; sa présence est bonne, ses petites-filles l'aiment, elle coud encore des vêtements pour leurs poupées.

Mercredi 12 décembre, Emma a reçu la visite d'un type en costume, poli juste ce qu'il faut, circonspect et clair, il est venu exposer une proposition inattendue : l'installation dans leur jardin d'un panneau publicitaire de 3 mètres x 4, moyennant un loyer mensuel qui pourrait avoisiner, compte tenu des prévisions de passage avec la déviation du flux principal par la route devant chez eux, entre 500 et 600 € par mois, soit au minimum 6 000 € par an. Lors de la deuxième rencontre, en présence de Romain, l'homme ajouta la prise en charge par le publiciste de l'abattage de l'amandier le plus proche de la route et la taille de celui d'à côté (avec évacuation des déchets verts et nettoyage soigné) pour l'installation et la lisibilité du panneau de 3 mètres sur 4 mètres ; pour l'arbre abattu, un dédommagement à définir (soit un chèque, soit le remboursement sur facture des frais d'achat et de plantation d'un autre arbre, ou plusieurs, ailleurs dans leur jardin) ; puis, la prise en charge de la réfection complète de leur clôture avec aménagement d'un portillon pour l'accès sécurisé de l'affichiste et de la maintenance. Contrat de 5 ans renouvelable.

6 000 € minimum par an, ce serait pouvoir faire avancer les travaux d'intérieur comme une salle d'eau supplémentaire juste pour la mère d'Emma, ou installer partout du double-vitrage, changer la chaudière pour un modèle économe et isoler le garage pour faire tampon au nord. Aller se promener à la montagne en hiver ou emmener les filles visiter l'Italie d'où Romain est lointainement originaire, faire souvent des petits cadeaux-surprise. Louer un fonds de commerce à Emma ? Ou bien tout mettre de côté pour les études des filles.

Le représentant du publiciste était revenu le 21, il avait laissé un exemplaire de contrat en lecture afin qu'ils puissent réfléchir sur la base sérieuse d'une proposition écrite. Romain avait pu en parler avec la personne du service juridique de son entreprise, elle avait lu le contrat et tout était en effet clair et correct.

Ce matin en déjeunant, Emma contemplait le visage baissé de son mari, la beauté de ses grands cils dont la presque parfaite immobilité pensive appelait la caresse afin d'en recueillir l'ombre douce au bout des doigts. Combien de fois avait-elle résisté à provoquer la vague haute de ces ailes soyeuses, pour les admirer, mais elle attendait trop longtemps, alors il levait le visage quand elle avançait les mains et recevait son regard en même temps qu'elle modifiait son geste pour enserrer ses tempes. Nous sommes des gens simples pense-t-elle souvent, sans trop de regrets ni questions. Au marché vers onze heures, Romain se faufilait derrière Emma au milieu des gens. Il pensait ma petite femme épatante en regardant les frous-frous bleus du col de son manteau (une invention pour l'hiver), il aimait la suivre comme à la trace ; il dit parfois : à quoi tient l'amour ?

En début d'après-midi, dans le bourdonnement des machines à coudre de sa femme et de sa belle-mère (12 coussins de canapé à rhabiller serrés) Romain sirotait un café en regardant la route derrière les amandiers. De l'autre côté de la route, il y a un haut mur blanc qui est ourlé de lierre et au printemps, les fleurs de nombreux rosiers, le lierre, le mur cachent presque entièrement la maison d'un couple âgé. Sur la gauche il y a les bâtiments de la petite scierie de son cousin et devant, sa maison. 

Un panneau de 3 mètres x 4, l'argent en question, ce qu'il croyait. Une main ferme s'engagea dans son épaisse chevelure, la saisit en renversant sa tête. Plus elle l'empoignait et fourrageait en tirant, plus il semblait en fondre. Elle amena son nez vers le sien, il lui dit tout bas : donne-moi la réponse... Elle attira sa joue contre la sienne en gardant la main accrochée dans ses cheveux, regardant au loin : ton cousin s'est décidé à allumer la cheminée, Line a pendu du linge dans la véranda, Alex fait du vélo dans la cour, voilà ce que je vois. Toi, que voudras-tu voir demain ?

 

 

 

 

 
Chronique des jours-échelle