19.04.2011
Ce pas de l'impossible*
(...) [réédition du Bréviaire des vaincus II] que les éditions de l'Herne ont la bonne idée de faire accompagner de la Correspondance que Cioran entretint entre 61 et 78 avec Armel Guerne, un poète suisse qui est aussi, et c'est évidemment surtout ce qui intéresse Cioran, un traducteur de Novalis, Rilke ou Holderlin.
Jérôme Leroy, Cioran de solitude ou Le désespoir tonique de Cioran
Simone [Simone Boué, compagne de Cioran] et moi, nous comptions sur votre arrivée pour pouvoir ensemble taper sur le genre humain (...) Je vous plains d'avoir à traduire les sonnets de Rilke. Il y en a une dizaine d'excellents. Le reste est affecté, emmerdant, sirupeux ; - de quoi vous gâcher tout un été. J'attends de meilleures nouvelles de Madame Guillemin et de vous. Amitiés. Cioran
Lettre de Cioran à Guerne, 29 mai 1967
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Armel Guerne est né en Suisse le 01 avril 1911, il est l'aîné de Cioran d'une petite semaine. C'est le centenaire de leurs naissances cette année.
La famille Guerne quitte la Suisse en 1920 pour les environs de Paris. Son père le met dehors vers l'âge de 16 ans car il refuse de faire des études commerciales, ils ne se reverront jamais. Il apprend la langue allemande car il a en autre projet de traduire les oeuvres complètes de Paracelse. Mais il est Poète, il le sait, et il a reçu ce don de Dieu.
En 1939 il est déclaré inapte par l'armée française en raison d'une ancienne triple fracture au bassin. Il effectue des actes de sabotage individuels dans Paris puis entre avec son épouse dans un premier cercle de résistance ; fin 42 il devient le second du réseau Prosper. En juillet 43 le réseau tombe, Guerne ainsi que la plupart des membres sont arrêtés par la Gestapo, interrogés. Il est déporté le 17 janvier 1944 vers Buchenwald, mais s'échappe du train ainsi qu'une dizaine d'autres prisonniers.
En 1945 il fait paraître Mythologie de l'homme où il écrit :
Ils ont creusé dans ma poitrineà coups de bêche.Ils ont fossoyé sur mon coeur.Ils ont fouillé dans mon regardavec leurs doigtspour essayer de voir.Mon cerveau comme une noix qu'on casseMes entrailles comme un jardin.Ils ont écartelé mes mains.Ils ont cogné sauvagement ma solitudeà coups de crossesans la briser.Ils m'ont tordu comme une corde.Ils ont foulé mon sang comme un vin de septembreles murs se sont couvert de mon nom encor chaud.Ils ont fait éclater mon sexesous le talon de leurs botteset ce fut une étoile de plancher.Mes nerfs et mes veines en paquetcomme des algues sur une fourche,Et mes cheveux et mes artèressur un charroi très lentementpuis sur le tas.Avec les autres après le voyage.Ils y sont revenus encore. Ils se sont remis à chercher.Comme des fous méticuleux, partout.Mais ils n'ont pas trouvéLe minéral de l'homme.Car ILS étaient nombreux et vous savezJouer leur jeu c'est perdre la partie.NOUS N'AVONS PAS JOUE.
Voilà pour "un poète suisse".
Guerne traducteur de Rilke, Novalis, Hölderlin, traduisit aussi du grec et du latin liturgiques, Le nuage de l'Inconnaissance, Lao-tse, Kawabata, Les mille et une nuits, Martin Buber, Elias Canetti, Von Kleist, Virginia Woolf, Churchill, Shakespeare, Melville, Stevenson.
Pourquoi traduisait-il autant ? Pour gagner de l'argent, en vivre dans son austère moulin à Tourtrès en Lot et Garonne où il avait choisi de s'isoler, à la grande admiration de Cioran, et assumer le moins mal possible tous les soins médicaux que sa compagne reçut après un accident de la route où elle faillit mourir (fin octobre 61) et dont Guerne qui conduisait, se sentait responsable.
Le 23 janvier 1962 Armel Guerne écrit à Cioran :
Mon cher Cioran,Vous m'embêtez bougrement. Quelle fichue idée avez-vous eue bon sang ! de m'envoyer, vous aussi, de l'argent ? - dont vous avez évidemment et plus besoin que moi, j'imagine, et que je ne peux pas vous retourner tout simplement, puisque vous me l'avez envoyé ! Ah ! Zut de zut. C'est pourtant vous, et vous seul, qui m'avez sorti du trou à un moment terrible où personne - je le croyais du moins - ne pouvait rien pour moi. Les autres problèmes, dont celui des sous, passent après celui-ci.
Il n'y a pas de lettre de Cioran autour de cette date faisant mention de l'envoi de l'argent ni s'expliquant sur son geste. Il n'y a d'ailleurs aucune lettre de Cioran à Guerne entre celle du 29 octobre 1961 et la reprise au 24 septembre 1962. Cioran à la mort de Guerne demanda à Ellen Guillemin de lui rendre ses lettres, peut-être détruisit-il certaines d'entre elles ? Mais pourquoi ?
C'est dans une lettre datée du 03 février 1966 seulement que Cioran évoque brièvement et pour la première fois les Romantiques allemands :
Une chose qui vous fera plaisir peut-être : à la bibliothèque du Goethe-Institut, un des livres le plus lus, c'est vos Romantiques [Les Romantiques allemands, 1956] : j'ai pu m'en convaincre moi-même; il est crasseux à souhait.
Novalis ? Lettre du 05 août 1968 :
Je ne sais pas si je dois vous envier d'avoir à traduire tout Novalis. Pour un tel travail, on vous paye des sommes dérisoires : ces mensualités sont celles d'une dactylo débutante ou d'un portuguais qui ne sait aucun mot de français. C'est le régime du S.M.I.G. -avant l'augmentation. C'est stupéfiant. Qu'attendez-vous pour adhérer à la fraction anarchiste du mouvement étudiant ? Un drapeau noir en haut du moulin, j'avoue que cela me ravirait sans compter le boom touristique qu'un tel spectacle entraîneraît...
Lettre du 17 septembre :
Vous ne m'avez pas dit si vous faisiez toute l'oeuvre de Novalis ou si vous vous borniez au poète. Vous revenez aux sources, à vos origines j'entends, puisque c'est par lui que vous avez commencé, si je ne me trompe. Ensuite il y a la Nuit. Vous êtes chez vous.
Lettre du 18 avril 1969 :
J'ai feuilleté l'autre jour dans une librairie l'Encyclopédie (?) de Novalis : le peu que j'en ai lu m'a paru du plus pur fatras. Même lui avait été contaminé par le terrible jargon de la philosophie boche.
Il y a d'autres allusions au travail de Guerne sur Novalis ou à des détails entourant la publication, ou la promotion du livre (lettres du 20 mars 1970, du 03 juillet 1970, du 28 octobre 1970, du 25 avril 1974, du 28 juillet 1974, 20 octobre 1974) puis enfin, après la lecture de sa traduction dans une lettre du 20 février 1975 :
Ce que j'aime le plus chez Novalis, ce sont ses vues sur la maladie, sujet qui ne m'est pas complètement étranger. (...) Merci de la joie que m'a apportée le Novalis.
Et c'est à peu près tout ("Votre sortie sur Rilke ne me semble pas excessive. L'autre jour j'ai essayé de relire Malte. Impossible. Il est sincère et cependant il fait faux. Comment expliquer cette misère ?" 03 décembre 1976).
Mais alors de quoi s'entretenaient-ils ?
De leurs soucis et colères avec les éditeurs, des mauvais lecteurs, de la critique, d'une séance de cinéma (un film conseillé par Ionesco : Andreï Roublev), des promenades que Cioran aimait tant faire ( à la Foire du Trône :"spectacle à faire dégobiller un dinosaure" 03 juin 1974), de faits divers mais signifiants à leurs yeux, de mai 68 ("S'il n'y avait pas cette putain d'Histoire, je pourrais me féliciter de mes vacances" 17 septembre 68), un dîner avec Ernest Jünger, mais aussi de leurs santés (Cioran donne souvent des détails de traitement et exhorte son ami à prendre soin de lui), s'exposant sans fard leurs dégoûts ou leurs découragements, se livrant leurs écrits personnels et parlant de Dieu, directement ou indirectement ("Je ne suis sans doute pas qualifié pour faire l'apologie de la foi, je sais néanmoins que l'insensibilité aux problèmes religieux est le signe même de la nullité" 26 janvier 1970).
Le tout avec un humour énorme chez l'un et l'autre, une grande liberté de ton et la confiance claire en la discrétion de l'autre.
Je n'ai rien trouvé au sujet d'Hölderlin dans les lettres publiées de Cioran.
Cioran aimait Guerne et non pas "évidemment surtout" parce qu'il était intéressé par le traducteur de Novalis, Rilke et Hölderlin. Il admirait en Guerne sa foi, sa force d'âme et son courage.
Se gargariser des noms des poètes nécessite avoir auparavant craché la chique amère de l'honnêteté intellectuelle.
Leur correspondance est le plus beau caillou dans la chaussure de Cioran.
C'est le centenaire de la naissance de Guerne et de Cioran.
Simone et moi, avons été très sensibles à l'envoi de la petite violette. Votre geste n'est pas sans rappeler l'usage tibétain, selon lequel on doit (on devrait plutôt) glisser dans chaque lettre un pétale de chrysanthème. Mille amitiés à vous deux, E.M. Cioran le 24 décembre 1970
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Et pour finir, la solitude de Guerne aussi, ce jour encore tristement confirmée, et telle que Cioran l'avait définie :
Dans la lettre du 29 octobre 1961 (c'est dès la troisième seulement des lettres rendues publiques de Cioran à Guerne) Cioran sans savoir encore que Guerne veille Ellen Guillemin gravement accidentée, écrit :
Mon cher Guerne,Il n'est pas dans mes habitudes de commenter mes émotions. Sachez seulement que votre Testament [Testament de la perdition, 1961] - un adieu et un défi - a quelque chose de bouleversant et d'irrévocable qui ne laisse pas de me poursuivre. Vous êtes, pour l'essentiel, décidément, de l'autre côté, vous avez franchi "ce pas de l'impossible". Désormais, que vous viviez cent ans ou un jour, il n'importe guère, puisqu'aussi bien votre rupture avec le monde est consommée - dans une gloire sans témoins, dans une apothéose d'homme invinciblement seul.
Ce n'est pas toi. Oh ! non, ce n'estPas toi qui l'as franchi, ce pas de l'impossible :C'est quelqu'un d'autre, c'est quelqu'unQui l'a passé pour toi. Mais le sais-tu ?Dans la braise d'un feu que tu ne connais pas,L'angoisse avait fermé son poing. Sur toi.Et tu le sais. Car jamais tu ne fus rien d'autre :Rien que le sceau rougi frappé sur le silenceO métal ! - et flamboyant parfois. Et ton souffleN'a respiré que l'odeur de sa chair roussie.O silences brûlés, pardonnez-nous !Délivrez-nous du poids de nos scoriesEt du venin de nos fumées ! Délivrez-nous !
Armel Guerne, Quelqu'un, I L'apprentissage du silence in Testament de la perdition, 1961

