18.01.2011
L'étole de fourrure
Le scénario de L'homme de Londres (film de Bela Tarr d'après le livre de Georges Simenon) tient en quelques mots, trois lignes : dans le cours classique de petites vies, l'irruption violente d'une classique manifestation humaine bouleverse à jamais les protagonistes. Ici cependant nul destin exceptionnel - c'est l'inspecteur Morrison qui seul emploie à la fin le mot "tragedy" - nulle résolution, mais l'infléchissement tragique du cours de ces petites vies.
Une nuit donc, du haut de sa guérite Maloin assiste à une violente dispute entre deux hommes ; un des hommes tombe à l'eau, l'autre s'en va ; c'est Maloin qui récupère peu après la valise pleine d'argent. Il n'en dit rien à personne, seul face à la possibilité de changer tout à coup le cours de sa vie.
La destinée de Maloin tient à presque rien : à sa pêche hasardeuse dans l'eau noire. Mais de même que du haut de sa guérite il actionne les leviers au départ des trains, il a enclenché la machinerie tragique. Il me semble alors cohérent que ce soit par le truchement de sa fille (lorsqu'elle lui signale qu'elle a vu quelqu'un entrer dans leur cabane) que Maloin ait la possibilité de tout arrêter (il prend du pain et du vin pour Brown, non l'argent) puisque c'est avec elle que la relation est la plus lumineuse : il s'offusque de ce qu'elle est obligée de faire à la boucherie pour gagner un peu d'argent et il va s'opposer massivement - de dos, de la voix, des mains - à la bouchère pour faire quitter ce lieu à sa fille et tant pis pour les conséquences ; au café avec elle il bavarde un peu ; il est assez fin pour voir ce que sa fille a vu et lui demander si cela lui plaît (l'étole de fourrure) ; après une scène inouïe de grâce suspendue, pour elle il dépensera une partie des économies du ménage et non pas des billets volés.
J'aime ce film qui est lent, mon cerveau a le temps d'enregistrer et de réfléchir à ce que je vois. Le temps de regarder les visages comme on le fait très rarement de nos propres yeux, le temps de faire le tour de ce que l'on croit savoir et connaître de ces petites vies avant d'admettre que l'on ne sait pas ce qui va se passer. Le temps de s'habituer à rester derrière Maloin, prendre part mais sans jamais pouvoir l'aider, pris dans une tension intérieure pour ses tourments, qui se prolonge là.
J'aurais aimé voir ce film au cinéma, sur un grand écran, éprouver les lieux clos organisés par le cinéaste dans toute leur dimension, ainsi que celle des échappées possibles.
Dans le premier plan-séquence, avant la scène d'exposition, un prologue donne quelques éléments : le nœud dans un cordage, la partition parfaite du n&b en deux rectangles : l'ombre et la lumière. Ainsi abstraction et symboles éclosent à la conscience ; et sont les grains de sable autour desquels file l'esprit qui regarde.


